Perché au sommet du Djebel El Manar, dominant le golfe de Tunis, le charmant village de Sidi Bou Saïd n’est pas qu’une carte postale pittoresque aux façades blanches et volets bleus. C’est d’abord un haut lieu du soufisme tunisien, empreint de mystère, de spiritualité et d’histoire.
Chaque année en août, ses ruelles s’animent des drapeaux verts et rouges des confréries soufies. Durant quatre jours, la colline vibre au rythme de la kharja – une procession rituelle – réunissant les disciples de deux grandes confréries. Au son des bendirs (tambours sur cadre) et des chants sacrés, les fidèles dansent jusqu’à la transe. Si cette manifestation suscite l’engouement du public et l’attention des médias, c’est qu’elle puise aux racines d’une épopée mystique vieille de près de mille ans. Pour en prendre toute la mesure, il faut remonter à l’époque médiévale, sur les traces des premiers maîtres soufis de Tunisie, et suivre le fil d’une histoire où se mêlent ferveur spirituelle, enracinement social et résistance culturelle.
Aux origines du soufisme tunisien (XIe–XIIIe siècles)
Dès le XIe siècle, la terre d’Ifriqiya (l’actuelle Tunisie) voit poindre les premières lueurs de la mystique musulmane. Le pays, majoritairement de rite malékite, intègre sans heurt la dévotion aux saints (awliyā’). À Tunis, l’érudit ascète Abou Mohammed Mahrez ibn Khalaf, surnommé Sidi Mahrez, mène une vie de piété exemplaire (951–1022). Considéré plus tard comme le saint patron de la ville, « sultan de la médina », il se retire souvent hors des remparts pour méditer. On raconte qu’il aimait contempler les ruines de Carthage, y composant des vers mélancoliques sur la vanité du monde. Cette tradition d’ascèse et de contemplation solitaire préfigure le soufisme, courant mystique de l’islam centré sur la purification intérieure, l’union à Dieu et le souvenir (dhikr) incessant du divin.
C’est au tournant des XIIe–XIIIe siècles que le soufisme prend véritablement racine en Tunisie, sous l’égide de figures devenues légendaires. L’une d’elles est Abou Saïd Khalaf al-Béji – plus connu sous le nom de Sidi Bou Saïd. Né en 1156, formé à Tunis auprès du maître soufi Sidi Abdelaziz al-Mahdaoui (mort en 1224), Abou Saïd mène une vie d’ascète retiré. Après un pèlerinage à la Mecque, il élit domicile sur le promontoire du Djebel El Manar, surplombant Carthage. Là, dans une humble khalwa (ermitage), il consacre ses journées à la prière et aux vigiles nocturnes. Avec ses disciples, il pratique le dhikr – l’invocation répétitive des Noms de Dieu – cherchant à « vider le cœur des préoccupations terrestres » pour mieux se rapprocher de l’Absolu. Ce lieu de retraite sur la colline, choisi pour sa quiétude et sa vue saisissante sur la mer, deviendra un foyer spirituel. « J’habitais Tunis et personne ne me connaissait, je ne sortais que les jours de l’Aïd pour prier… », aurait confié Sidi Bou Saïd, soulignant son idéal de discrétion et de détachement du monde.
Autour de Sidi Bou Saïd se constitue un véritable cercle mystique. Il attire des chercheurs de vérité de tout le Maghreb. Parmi eux, un jeune érudit d’origine marocaine va marquer l’histoire : Abou al-Hassan al-Shadhili. Né vers 1197 dans la tribu de Ghumara, au nord du Maroc, Al-Shadhili – appelé Sidi Belhassen par les Tunisiens – aurait été guidé par son propre maître, le sage marocain Ibn Mashish, à se rendre en Ifriqiya. Vers 1227, il arrive à Tunis et devient l’élève de Sidi Bou Saïd. Durant des années, il s’imprègne de l’enseignement soufi dans la capitale hafside, fréquentant la grande mosquée Zitouna et multipliant les retraites spirituelles sur le Djebel El Manar. Al-Shadhili s’impose par sa ferveur et son savoir, au point de compter lui-même des disciples prestigieux. On dira de lui qu’il était « l’élève direct » de Sidi Bou Saïd, tout en restant un soufi sunnite proche des oulémas orthodoxes. Ses contemporains le décrivent comme un être en quête du “Pôle des saints”, titre suprême de la sainteté islamique.
Cependant, son succès attire aussi des inimitiés. Vers 1229, le nouvel émir de Tunis, Abou Zakariya (fondateur de la dynastie hafside), voit d’un mauvais œil l’influence grandissante de ce mystique charismatique. Harcelé et sommé de quitter le pays, Abou al-Hassan al-Shadhili s’exile alors vers l’Orient. Il s’installe à Alexandrie, en Égypte, où il diffusera ses enseignements jusqu’à sa mort en 1258. Mais avant son départ de Tunis, il pose une pierre angulaire : il fonde la Tariqa Shadhiliyya, la confrérie Shadhilite, qui deviendra l’une des plus vastes voies soufies du monde islamique.
« En Tunisie, il y avait un Chadhili pour sept Tunisiens », dira plus tard le mufti Mohamed Bayram IV en évoquant l’influence prodigieuse de cette tariqa.
De fait, la Chadhiliyya va essaimer bien au-delà de la Tunisie : depuis le Maghreb jusqu’en Égypte, puis vers le Levant et même l’Europe, ses ramifications multiples diffuseront une école de spiritualité centrée sur l’amour divin, la confiance en Dieu (tawakkul) et l’invocation par des hizb (litanies) comme le célèbre Hizb al-Bahr (« Litanie de la Mer »).
En 1231, le vénérable Sidi Bou Saïd s’éteint sur sa colline bien-aimée. Un modeste mausolée est érigé sur sa tombe. Il devient aussitôt un lieu de pèlerinage. La colline de Djebel El Manar, rebaptisée Djebel Sidi Bou Saïd, voit affluer des fidèles cherchant la baraka (bénédiction) du saint et l’inspiration de ce lieu hors du commun. Par la suite, d’autres mystiques viendront s’y recueillir et y seront inhumés, tels Sidi Dhrif (mort en 1385), auteur d’un traité de musique spirituelle malheureusement perdu. Le rayonnement spirituel de Sidi Bou Saïd Al-Béji, désormais reconnu comme l’un des pôles du soufisme maghrébin, ne fera que grandir. Parmi les disciples de sa lignée figurent non seulement Al-Shadhili, mais aussi des sages comme Sidi Salah Bou ‘Afif à Tunis ou Sidi Abul Hasan al-Nafzi (originaire de Nefta au Sud). Dès lors, une chaîne ininterrompue de maîtres soufis se met en place, tissant un réseau de saints et de sanctuaires à travers le pays.
🕰️ Chronologie des figures majeures du soufisme tunisien
| Nom | Dates | Rôle et apports | Œuvres (si existantes) | Lieu de culte ou de mémoire |
|---|
1. Sidi Mahrez Ibn Khalaf
- 951–1022 (XIe s.)
- Saint patron de Tunis, ascète malékite considéré comme précurseur du soufisme en Ifriqiya
- Aucun écrit connu ; son influence fut spirituelle et sociale
- 🕌 Zaouïa Sidi Mahrez, médina de Tunis
2. Sidi Bou Saïd Al-Béji
- 1156–1231 (XIIe–XIIIe s.)
- Maître spirituel, ermite mystique, formateur d’al-Shadhili
- A laissé des enseignements oraux transmis à ses disciples
- 🕌 Zaouïa de Sidi Bou Saïd, village éponyme sur le Djebel El Manar
3. Abou al-Hassan Al-Shadhili
- 1196–1258 (XIIIe s.)
- Fondateur de la confrérie Shadhiliyya, formé à Tunis auprès de Sidi Bou Saïd
- 🌊 Hizb al-Bahr (Litanie de la Mer), Hizb al-Kabir ; autres prières (aḥzāb) compilées
- 🕌 Lieu de mémoire à Mornag (premier centre), puis Alexandrie (Égypte) (tombe)
4. Lella Aïcha Manoubia (Sayyida Manūbiya)
- v. 1190–1267 (XIIIe s.)
- Sainte femme, élève d’al-Shadhili ; enseignante, philanthrope, symbole de piété féminine
- Traditions orales et légendes, pas d’écrit conservé
- 🕌 Zaouïa de Lella Manoubia, La Manouba (puis au cimetière Jellaz à Tunis)
5. Sidi Abd al-Aziz al-Mahdaoui
- mort vers 1224 (XIIIe s.)
- Maître soufi influent à Tunis ; guide de Sidi Bou Saïd
- Aucun écrit conservé
- 🕌 Lieu de mémoire à Tunis (sans zaouïa conservée)
6. Sidi Brahim Riahi
- 1766–1850 (XVIIIe–XIXe s.)
- Savant malékite, maître soufi, introducteur de la Tijaniyya en Tunisie
- A écrit des poèmes mystiques et des lettres spirituelles
- 🕌 Zaouïa Sidi Brahim Riahi, médina de Tunis (près du Tourbet El Bey)
7. Sidi Ali Lasmar
- XIXe s. (dates exactes incertaines)
- Figure centrale du Stambeli, tradition soufie afro-tunisienne
- Aucun écrit, transmission orale de ses rituels et chants
- 🕌 Zaouïa Sidi Ali Lasmar, Tunis (quartier Hafsia)
8. Sidi Ahmed al-Tijani (Tijaniyya) (non tunisien mais influent)
- 1735–1815 (Algérie)
- Fondateur de la Tijaniyya, influença fortement la Tunisie via Sidi Brahim Riahi
- Jawahir al-Ma’ani, recueil de doctrine tijanie
- 🕌 Vénéré dans de nombreuses zaouïas tijanies à Tunis et dans le Sud
Bonus : Figures locales vénérées
- Sidi Sahab (Compagnon du Prophète) – 🕌 Kairouan
- Sidi Belhassen Chedly (confusion fréquente avec al-Shadhili) – 🕌 Sidi Belhassen à Jebel Jelloud
- Sidi Dhrif (XIVe s.) – 🕌 Sidi Dhrif, Sidi Bou Saïd (lieu de musique et de méditation soufie)
Confréries et zawiyas : la foi en héritage vivant
À mesure que se structure la vie confrérique, une institution clé du soufisme va jouer un rôle majeur : la zāwiya (ou zaouïa). Ces loges ou ermitages, fondés souvent autour de la tombe d’un saint ou de la résidence d’un maître, deviennent au fil des siècles de véritables poumons spirituels et sociaux. La zaouïa de Sidi Bou Saïd, par exemple, est établie peu après la mort du saint sur la colline. C’est autour d’elle que se développera, à partir du XVIIIe siècle, le village côtier portant son nom. Ce cas exemplaire montre comment un sanctuaire soufi a pu aimanter toute une communauté : à Sidi Bou Saïd, la baraka du saint attire aussi bien les notables de Tunis, qui y construisent des résidences d’été, que les familles d’agriculteurs et de pêcheurs des environs, venues chercher protection et prospérité autour de la colline sacrée.
Partout en Tunisie, les zawiyas ont rempli des fonctions multiples. Ce sont d’abord des lieux de prière et de retraite, où les dhikr collectifs rythment les nuits. Mais elles servent aussi d’écoles coraniques, de centres d’enseignement ésotérique, d’auberges pour les voyageurs, de refuges pour les pauvres. « Les mausolées accueillent tout le monde. Ce sont des lieux de refuge pour les marginalisés, les plus pauvres », souligne un adepte contemporain, rappelant la vocation caritative de ces institutions. Sous les dynasties berbères puis ottomanes, de nombreuses zaouïas bénéficient de fondations pieuses (habous ou waqf) qui garantissent leur entretien. Au fil du temps, chaque région du pays s’enrichit de sanctuaires locaux, souvent liés à tel ou tel saint vénéré : la zaouïa de Sidi Mehrez à Tunis, de Sidi Sahab à Kairouan, de Sidi Abdelkader Jilani (dédiée au saint de Bagdad) à Béja, ou encore de Lalla Manoubia à La Manouba, pour n’en citer que quelques-uns.
À Tunis, la médina abrite une constellation de ces petits édifices blanchis à la chaux ou couverts de faïences, nichés au détour d’une ruelle. Par exemple, la zaouïa Sidi Ben Arous, fondée au XVe siècle en l’honneur d’un saint patron des coiffeurs, offre nourriture et gîte aux déshérités. De même, la zaouïa Sidi Abd el-Jelil accueille les étudiants de province venant suivre les cours de théologie à la mosquée Zitouna. Cette présence capillaire des zaouïas a profondément imprégné la société tunisienne : « En Tunisie, comme partout au Maghreb, on compte des dizaines de milliers de zaouias et de marabouts », rappelle un chroniqueur, insistant sur l’enracinement exceptionnel du culte des saints dans le Maghreb malékite. Tolérées – voire encouragées – par le rite malékite (à la différence des rigoristes hanbalites), ces pratiques de piété populaire ont longtemps bénéficié d’une sorte de consensus social.
Principales confréries soufies actives en Tunisie et leurs caractéristiques
| Confrérie (Tariqa) | Fondateur (lieu, époque) | Introduction en Tunisie | Traits distinctifs et figures locales |
|---|---|---|---|
| Shādhiliyya (Chadhiliyya) | Abou al-Hassan al-Shadhili (Maghreb/Égypte, XIIIe s.) | Env. 1220–1230 : Al-Shadhili s’établit près de Tunis (Mornag), y enseigne ~24 ans. Disciples dès le XIIIe s. (Sidi Bou Saïd, etc.) | Première grande voie soufie du pays. Larges litanies (hizb). Très répandue (au XIXe s., « 1 Tunisien sur 7 » se disait Shadhili). Saints majeurs : Sidi Bou Saïd, Sidi Belhassen (Shadhili), Sidi Brahim Riahi (plus tard rallié Tijani). |
| Qādiriyya | Abd al-Qadir al-Jilani (Bagdad, XIIe s.) | Période médiévale tardive ; présence attestée sous les Ottomans (XVIe–XVIIe s.) | Confrérie la plus ancienne du soufisme sunnite. Connue pour ses invocations de quddām (esprits protecteurs) et la lecture du Qur’ân complète. En Tunisie, modestement implantée (zaouïas urbaines à Tunis, Kef). |
| ‘Isāwiyya (Aïssaouia) | Sidi Mohammed Ben Aïssa (Meknès, Maroc, XVIe s.) | Introduite fin XVe – début XVIe s. depuis le Maroc (liens dynastiques hafsides/marocains) | Pratiques extatiques intenses : chants rythmés, percussions, transe avec parfois derviches s’adonnant à des épreuves (marche sur braises, danse au sabre, etc.). Très populaire dans le Grand Tunis (groupes de la Marsa, de l’Ariana) – ce sont les Issawiya qui mènent la kharja annuelle de Sidi Bou Saïd. |
| Tijâniyya | Ahmed al-Tijani (Algérie, fin XVIIIe s.) | Début XIXe s. : propagée à Tunis par Sidi Ibrahim Riahi (1766–1850), originaire de Tripoli | Confrérie réformatrice prônant un dhikr simplifié (la Salât al-Fâtih). Gagne l’adhésion de nombreux oulémas au XIXe s. Sidi Ibrahim Riahi, devenu mufti de Tunis, fonde une zaouïa Tijani à la médina (encore active). Présente surtout à Tunis et dans le sud (Nefta). |
| Stambélie (Stambali) | Culte non-centralisé (Afrique subsaharienne, origines maliennes/haoussa) | Arrivée aux XVIIe-XVIIIe s. avec les communautés d’esclaves affranchis et de migrants subsahariens | Rite de possession et de guérison par la musique. Syncrétisme entre mystique soufie maghrébine et animisme africain. Instruments phares : gombri (luth-tambour) et chkachers (crotales). Longtemps marginalisé, il connaît un renouveau culturel en Tunisie où des troupes (ex : Stambali Sidi Ali Lasmar à Tunis) se produisent en festivals. |
L’essor des confréries soufies à partir du XIIIe siècle transforme le paysage religieux tunisien. La Shadhiliyya, née comme on l’a vu de la prédication d’Al-Shadhili et de Sidi Bou Saïd, demeure pendant des siècles la voie dominante : nombre de grandes familles tunisiennes s’en réclament, et ses wird (litanies quotidiennes) sont récités dans moult zaouïas rurales et urbaines. Mais elle n’est pas seule. Déjà au Moyen Âge, la renommée du saint irakien Abdelkader al-Jilani atteint Tunis : bien que celui-ci n’ait jamais voyagé en Ifriqiya, sa tariqa Qadiriyya est adoptée par des disciples locaux, si bien qu’au XVIe siècle les premiers zawiyas Qadiriyya sont attestés dans la médina de Tunis. Sous les Hafsides puis sous les Ottomans (qui contrôlent le pays à partir de 1574), d’autres influences mystiques se croisent. Les confréries du Maroc voisin, en particulier, essaiment vers l’est : la ‘Isawiyya, fondée à Meknès autour de 1500, s’implante dans la régence de Tunis dès la fin du XVe siècle. De tradition plutôt rurale au départ, les Aïssaouia de Tunisie deviennent célèbres pour leurs processions annuelles (kharja) et leurs rites spectaculaires de transe (ils seront longtemps surnommés “mangeurs de serpents”, bien que cette pratique soit surtout associée à leurs confrères marocains). Les quartiers périphériques de Tunis (Marsa, Ariana, La Goulette) et plusieurs villes du Sahel adoptent la voie ‘Isawiyya, qui prône un attachement fort à la Sunna du Prophète tout en valorisant le chant et le samā‘ (concert spirituel) comme voies vers l’extase.
À la fin du XVIIIe siècle survient une nouvelle greffe venue du sud-ouest saharien : la Tijaniyya. Fondée en Algérie en 1781 par le cheikh Ahmed al-Tijani, cette confrérie atypique – qui se revendique comme l’ultime voie soufie, abrogeant symboliquement les précédentes – se diffuse rapidement en Tunisie. Son introducteur le plus connu est Sidi Ibrahim Riahi, un éminent savant originaire de Tripoli établi à Tunis, qui embrasse la Tijaniyya vers 1815 et en devient le principal propagateur dans la capitale. Sous son impulsion, la Tijaniyya attire l’élite intellectuelle de Tunis, intriguée par l’enseignement épuré d’Al-Tijani (basé sur la prière sur le Prophète et le rejet des pratiques extatiques trop voyantes). Nommé Grand Mufti, Sidi Ibrahim Riahi allie prestige officiel et charisme spirituel ; sa zaouïa (près du Tourbet El Bey) devient un haut lieu de piété et rayonne jusqu’au Sud tunisien, notamment dans l’oasis de Nefta où se forme une communauté tijanie florissante au XIXe siècle.
Parallèlement aux turuq “canoniques”, la Tunisie voit fleurir des pratiques mystiques plus ésotériques, héritées du métissage avec l’Afrique subsaharienne. C’est le cas du Stambeli (ou Stambali), un culte de possession musico-thérapeutique introduit par les esclaves affranchis noirs et leurs descendants. Dès le XVIIIe siècle, dans les quartiers populaires de Tunis ou de Sfax, des cérémonies de Stambeli honorent les esprits (jnūn) et les saints, mêlant rythmes africains envoûtants et invocations islamiques. « Métissage spirituel entre animisme subsaharien et mystique soufie du Maghreb, le stambali peine à survivre en Tunisie », notait Le Monde en 2019. En effet, bien qu’ayant de nombreux points communs avec le soufisme (recherche de la transe, reliance aux saints, quête de guérison de l’âme), le Stambeli a longtemps été marginalisé comme une pratique “folklorique”. Il n’en reste pas moins un élément à part entière de la mosaïque soufie tunisienne, revendiqué aujourd’hui comme patrimoine culturel. Des troupes comme celle de Sidi Ali Lasmar à Tunis préservent cet art rituel, et des festivals mettent en lumière ses musiques de transe aux sonorités proches du Gnawa marocain. Ainsi, du plus érudit (la Tijaniyya savante de la Zitouna) au plus populaire (la hadhra des Aïssawa ou le stambeli des confréries noires), le soufisme tunisien s’est enrichi de multiples visages au fil des siècles, témoignant d’une diversité féconde et d’influences croisées entre Orient, Occident islamique et Afrique.
Rituels et chants : l’âme du soufisme tunisien
Malgré la pluralité des confréries, certaines pratiques et valeurs communes unissent la tradition soufie tunisienne. La hadra, par exemple, désigne ces veillées spirituelles collectives, généralement nocturnes, ouvertes à tous. On y psalmodie des panégyriques du Prophète, on y récite le dhikr en chœur, assis en cercle ou debout en rangées. Le rythme s’accélère progressivement, porté par les bendirs, jusqu’à conduire certains participants en état de transe extatique (wadjd). Ces hadra peuvent avoir lieu à l’occasion d’un mawsim (fête annuelle célébrant un saint local, souvent autour de la date de son décès), ou pour marquer la fin d’une khalwa (retraite de quarante jours d’un disciple). Dans le soufisme tunisien, la hadra s’accompagne fréquemment d’un art poétique et musical raffiné, hérité en partie de la tradition arabo-andalouse.
Un des trésors immatériels les plus singuliers du pays est le chant soufi M’ajrad. Littéralement « chant dépouillé », le M’ajrad est un genre de chant religieux a cappella, sans aucun accompagnement instrumental. Il consiste en de longues mélopées entonnées par une ou plusieurs voix d’hommes, alternant solos et chœurs responsoriaux, dans des gammes modales typiquement tunisiennes. On le retrouve lors des cérémonies dans certaines zaouïas – par exemple à la zaouïa de Sidi Bou Saïd, où des veillées musicales incluent encore aujourd’hui ce répertoire. Souvent interprété en arabe classique mâtiné de dialectal, le M’ajrad puise aux textes des grands mystiques comme Mansur al-Hallaj ou Ibn Arabi, dont les vers exaltant l’amour divin sont chantés avec ferveur. Dénué d’artifice, ce chant mise sur la puissance vibratoire de la voix humaine pour élever l’âme :
« Dans les ruelles de Sidi Bou Saïd ou lors des veillées à Kairouan, un chant s’élève, nu, vibrant, sacré… joyau immatériel de la Tunisie soufie », écrit un auteur contemporain à propos du M’ajrad.
Longtemps transmis de manière orale, de maître à disciple, ce patrimoine musical a failli se perdre. Aujourd’hui, heureusement, des initiatives de sauvegarde voient le jour : des associations culturelles, appuyées par des musicologues (par exemple à l’IRMC de Tunis), collectent auprès des vieux chanteurs les pièces de ce répertoire en voie de disparition. En parallèle, de jeunes artistes tunisiens réintègrent ces mélodies soufies dans des créations contemporaines, preuve que la tradition demeure source d’inspiration.
Les séances de dhikr constituent l’autre cœur battant du rituel soufi. Dans nombre de confréries tunisiennes, le dhikr collectif s’accompagne d’une chorégraphie corporelle sobre : les adeptes, debout, forment un demi-cercle et balancent le buste d’avant en arrière ou latéralement au rythme de l’invocation répétitive de la formule « Lā ilāha illā Allāh » (« Il n’est de Dieu que Dieu »). Cette pratique, appelée sāj‘a localement, vise à synchroniser la respiration, la voix et le mouvement pour atteindre un état de quiétude intérieure. Certaines confréries ajoutent des formules spécifiques : les Shadhilis, par exemple, récitent régulièrement le Hizb al-Bahr d’Al-Shadhili, prière poétique pour la protection divine, tandis que les Tijanis accordent une place centrale à la Salāt al-Fātiḥ (invocation de bénédiction sur le Prophète). Les aḥzāb (hizb au singulier), ces litanies codifiées, sont un héritage précieux transmis dans les zaouïas ; ils forment un corpus de poésie dévotionnelle souvent méconnu du grand public, mais qui a façonné la spiritualité tunisienne autant que les chants extatiques.
Enfin, les fêtes du Mawlid (naissance du Prophète) et les célébrations de l’Aïd sont, dans la culture tunisienne, imprégnées d’influences soufies. Jusqu’à une époque récente, il était courant que les nuits du Mawlid voient les confréries organiser des sama‘ publics : des troupes de maddāḥīn (chantres religieux) parcouraient les quartiers en chantant des qasīdat (odes mystiques) accompagnés de percussions, perpétuant le lien entre ferveur populaire et mystique soufie.
Lalla Manoubia et les femmes dans la mystique tunisienne
Le soufisme, quoique majoritairement porté par des hommes, a aussi été marqué en Tunisie par la présence de femmes d’exception. La plus célèbre d’entre elles est sans conteste Aïcha al-Manoubiyya, affectueusement appelée Lella Manoubia ou Saïda Manoubia. Née en 1199 dans le village de La Manouba, à l’ouest de Tunis, Aïcha est contemporaine de Sidi Bou Saïd et d’Al-Shadhili – qu’elle côtoiera d’ailleurs intimement. Très jeune, elle se distingue par sa soif de savoir spirituel. Bravant les conventions de son époque, elle refuse le mariage et se consacre à l’étude du Coran et de la théologie. Son destin bascule lorsqu’elle devient l’élève d’Abou al-Hassan al-Shadhili lui-même. D’après les chroniques, elle le rejoint dans ses retraites sur les collines entourant Tunis, et participe même à ses cercles d’enseignement, débattant d’égal à égal avec lui en sciences religieuses. La jeune femme étonne les esprits par son érudition et son éloquence hors norme : à une époque où l’accès au savoir était quasi interdit aux femmes (sauf quelques princesses), Lella Saïda non seulement apprend, mais elle enseigne. Ses prêches publics dans la mosquée de Safsafa stupéfièrent l’auditoire, car une telle maîtrise oratoire n’était attendue que de la part de grands oulémas masculins.
Fait unique dans les annales du soufisme, Al-Shadhili lui-même reconnaît en Aïcha al-Manoubia une héritière spirituelle de premier plan. Lorsqu’il doit quitter Tunis pour l’Égypte, il organise une cérémonie solennelle où il lui transmet son manteau et sa bague – symboles de succession mystique – et la proclame qutb, c’est-à-dire « Pôle » spirituel, la plus haute distinction dans la hiérarchie des saints. « Imam des hommes », la qualifie-t-il alors, affirmant par là son autorité malgré son genre. Cette scène, rapportée par la tradition, illustre le charisme extraordinaire de Lella Manoubia. De fait, son influence s’étend jusqu’au palais : elle compte parmi ses admirateurs le sultan hafside Abou Zakariya lui-même, impressionné par son savoir, au point de lui ouvrir l’accès à des lieux de prière réservés aux hommes.
Aïcha Manoubia incarne une forme de féminisme mystique avant l’heure. Son indépendance financière – elle vit de son atelier de filage de laine – lui permet de pratiquer une charité active. Elle distribue l’essentiel de ses revenus aux indigents, en particulier aux femmes nécessiteuses. Une chronique rapporte qu’elle racheta même plusieurs esclaves que des trafiquants s’apprêtaient à embarquer pour l’Europe, les affranchissant par la suite, six siècles avant l’abolition officielle de l’esclavage en Tunisie. De tels gestes ont contribué à son aura de sainteté dès son vivant. Autour d’elle, on colporte des karamāt (miracles) : ainsi, un jour son père lui confie un taureau pour labourer ; elle le donne aussitôt aux pauvres en viande, ne gardant que les os. Sous les prières d’Aïcha, raconte-t-on, les os se recouvrirent de chair et le taureau revint à la vie. Ce mélange de prodiges et de valeurs humanistes a fait de Lella Manoubia une figure chérie du peuple tunisien, au même titre que Sidi Bou Saïd. À sa mort en 1267, elle est enterrée à Tunis. Son mausolée, situé d’abord à La Manouba, fut plus tard reconstruit sur les hauteurs du cimetière du Jellaz à Tunis, où il attire toujours une foule fervente, notamment de nombreuses femmes en quête de réconfort et de bénédictions. On vient y prier pour la guérison, la fertilité, la réussite familiale, convaincu que “Lella Saïda” continue d’intercéder en faveur de ses visiteurs.
Au-delà de Lella Manoubia, d’autres femmes – moins connues – ont joué un rôle dans la transmission soufie en Tunisie. Dans certaines zaouïas, les femmes de la famille du saint conservaient la charge de l’accueil des pèlerins, de l’entretien du sanctuaire et même de la conduite de certaines dévotions. De nos jours, on voit réapparaître la figure de la mdhiyya, la chanteuse de madh (chants de louange) : ce sont souvent des dames âgées, dépositaires d’un répertoire sacré, qui entonnent les tasbīḥ (glorifications) lors des zikr féminins organisés à domicile. Plus récemment, des reportages ont mis en lumière des femmes cheffes de chœur soufi brisant les stéréotypes : par exemple, la troupe féminine Hadhratet Ennissa de Tunis se produit en public en reprenant les chants spirituels du patrimoine, montrant que la voix des femmes a pleinement sa place dans le concert mystique national. Si le soufisme tunisien demeure largement androcentré dans ses structures, il a néanmoins consacré une femme comme Lella Manoubia au rang de sainte tutélaire de la capitale – signe que la quête de la sainteté transcende les barrières de genre.
Le soufisme et la société : ancrage, défis et renaissance
Tout au long de l’histoire de la Tunisie, le soufisme a été un élément indissociable de la vie sociale et culturelle, tantôt soutenu par les pouvoirs, tantôt objet de défiance. À l’époque précoloniale, notamment sous la dynastie hafside (XIIIe–XVIe siècle) puis sous les Beys husseinites de l’époque ottomane (XVIIIe–XIXe siècle), les confréries jouissent d’une relative autonomie. Plusieurs souverains honorent même les saints locaux : le bey Hammouda Pacha (XVIIIe s.) faisait porter des cierges aux mausolées lors du Mawlid, et nombre de notables léguaient des terres en habous pour l’entretien des zaouïas. En parallèle, l’Université islamique de la Zitouna à Tunis, bien que temple de l’orthodoxie malékite, intègre la spiritualité soufie dans son cursus par l’étude des œuvres d’Al-Ghazali ou d’Ibn Arabi. On peut dire qu’au XIXe siècle, le soufisme est presque omniprésent : il imprègne la religiosité des élites comme du petit peuple. « Le pays vit à l’heure soufie », résume un observateur moderne, « cet esprit islamique [le soufisme] est dans le cœur de tout Tunisien, selon des déclinaisons variées ». Ce mélange de dévotion populaire et de spiritualité intériorisée a conféré aux Tunisiens, selon les anthropologues, une immunité morale face aux épreuves : en cultivant la patience, l’espoir en la grâce divine et l’attachement aux waliyys protecteurs, la société a pu encaisser chocs et crises en gardant une forme d’équilibre.
Lorsque la Tunisie passe sous le joug du protectorat français (1881–1956), les confréries soufies connaissent des fortunes diverses. Les autorités coloniales, échaudées par l’usage qu’avaient fait certaines confréries en Algérie voisine pour organiser la résistance (ex : l’émir Abdelkader et la Qadiriyya), surveillent de près les mouvements confrériques. En Tunisie toutefois, aucune insurrection majeure n’est menée au nom du soufisme. Au contraire, certaines figures soufies collaborent avec les réformistes et nationalistes. Par exemple, le poète soufi Muhammad Beyram (Bayram V) est un compagnon de lutte de Abdelaziz Thaalbi. Les zaouïas continuent d’assurer leurs services sociaux sous le contrôle indirect de l’administration coloniale. Mais le vent du réformisme moderniste souffle aussi parmi les élites tunisiennes du début du XXe siècle : des intellectuels formés à Paris ou Istanbul considèrent le culte des saints comme un archaïsme freinant le progrès. Ce courant influencera le jeune Habib Bourguiba.
Après l’indépendance en 1956, le nouvel État tunisien, sous la férule de Bourguiba, engage une politique de laïcisation et de rationalisation de l’islam. Dans ce cadre, les institutions soufies subissent un net recul. En 1957, la loi abolit les habous (waqfs), coupant du jour au lendemain les ressources financières traditionnelles des zaouïas. Beaucoup de sanctuaires tombent en déshérence faute d’entretien. Le ministère des Affaires religieuses, centré sur la gestion des mosquées et la formation des imams officiels, ne prend pas en charge ces édifices “non productifs”. Les confréries ne sont pas formellement dissoutes, mais leurs activités sont découragées : les grands rassemblements de hadra sont mal vus par un pouvoir qui promeut un islam épuré des « superstitions ». Dans les années 1960–70, le culte des saints survit surtout dans les zones rurales et dans les traditions familiales (on continue par exemple de baptiser les nouveau-nés sur la tombe de tel saint, ou d’allumer des cierges à Sidi Mahrez lors d’un vœu). À Tunis, certaines zaouïas de quartier sont transformées en centres culturels ou en simples mosquées sans caractère confrérique.
Pourtant, le soufisme tunisien ne disparaît pas. Il entre simplement en résistance silencieuse, intériorisé dans la culture. La vénération des saints reste ancrée dans les proverbes, les exclamations quotidiennes (“Yarḥam Sidi !” – « Que mon seigneur saint ait pitié [de toi] » est une formule de bénédiction courante). Des pratiques issues du soufisme se muent en traditions profanes : l’orchestre de stambali se produit lors des mariages comme animation folklorique, tel autre ensemble de madḥ donne des concerts à la radio nationale pendant Ramadan – dépouillés de leur dimension rituelle explicite, mais maintenant la flamme du chant soufi. Par ailleurs, le patrimoine musical andalou tunisien (malouf) intègre nombre de pièces d’inspiration soufie, chantées par les grands maîtres du malouf dans les années 1970–80, prolongeant ainsi l’héritage mystique dans la sphère culturelle officielle.
À la fin des années 1980, le président Ben Ali – successeur de Bourguiba – affronte la montée d’un islamisme politique (le parti Ennahdha) qu’il réprime sévèrement. Par contraste, il voit d’un bon œil le soufisme, jugé apolitique et compatible avec l’image d’un islam tunisien modéré. Son régime commence donc à réhabiliter prudemment ce patrimoine : on finance la restauration de quelques zaouïas historiques (Sidi Sahab à Kairouan, Sidi Mehrez à Tunis), on encourage des festivals où se produisent des troupes de hadhra (notamment le spectacle “Hadhra” mis en scène par Fadhel Jaziri en 1991, qui connaît un immense succès populaire). La télévision diffuse lors du Mawlid des chants soufis, tandis que des chercheurs redécouvrent l’apport d’Ibn Arabi ou d’Al-Shadhili dans l’histoire intellectuelle du pays. Bref, dans les années 2000, le soufisme sort doucement de l’ombre, investi d’une nouvelle mission : servir de rempart identitaire contre l’extrémisme salafiste.
Cette tendance prend toute son ampleur après la Révolution de 2011. La chute du régime autoritaire libère la parole religieuse sous toutes ses formes, y compris les plus radicales. Des courants salafistes – qui considèrent le culte des saints et les rites soufis comme de l’idolâtrie (shirk) – prolifèrent et passent à l’offensive. En 2012–2013, une vague d’attaques sans précédent frappe les mausolées et zaouïas à travers le pays. En 2013, près d’une quarantaine de mausolées est incendiée à travers le pays, dont celui de Sidi Bou Saïd, qui datait du XIIIe siècle. Ce sanctuaire emblématique de Sidi Bou Saïd al-Béji, joyau de la mémoire mystique nationale, est réduit en cendres par des extrémistes en janvier 2013. D’autres lieux saints subissent le même sort (Lella Manoubia à La Manouba, Sidi Ali Lasmar à Zarzis, etc.), plongeant la communauté soufie dans la consternation. Face à cette violence, les confréries réagissent avec leurs armes propres : la résilience spirituelle et la mobilisation pacifique. À l’Ariana, fief des Issawiya, on forme en 2014 une chaîne humaine autour du parcours de la kharja pour protéger la procession des menaces. Malgré les risques, la tradition doit continuer, ne serait-ce qu’à effectif réduit. Et en effet, grâce à l’appui de la société civile et au reflux du courant salafiste à partir de 2014 (consécutif à la mise hors-la-loi d’Ansar al-Sharia), les confréries reprennent progressivement leurs activités après quatre ans de co-habitation hostile.
La restauration du mausolée de Sidi Bou Saïd, entreprise dès 2013, s’achève quelques années plus tard, redonnant vie à ce lieu phare. D’autres sanctuaires sont remis en état par l’État ou par des mécènes privés touchés par l’ampleur des dégâts. Parallèlement, un large mouvement de sympathie populaire entoure le soufisme renaissant. Confrontés aux angoisses identitaires et au vide spirituel post-révolutionnaire, de nombreux Tunisiens redécouvrent les vertus de la spiritualité soufie – tolérante, ouverte, ancrée dans le terroir national. Le soufisme tunisien, loin d’être marginalisé, semble au contraire revigoré. Des festivals de musique soufie voient le jour : à El Kef une « Semaine de la Hadhra » attire un public jeune curieux de ses racines ; à Tozeur, un festival des confréries célèbre chaque année le patrimoine des Zaouias du Sud. Des universitaires publient études et rééditions de manuscrits soufis tunisiens, comblant un retard scientifique. Même sur internet, des pages valorisent l’héritage soufi national, partageant photos de mausolées, anecdotes historiques et conseils de lectures.
En 2016, la Tunisie a inscrit les savoirs et savoir-faire liés au Maoulid de Kairouan (célébration de la naissance du Prophète) sur la liste du patrimoine immatériel de l’UNESCO, reconnaissant implicitement la dimension soufie de cette fête (qui inclut chants, processions et veillées mystiques). D’autres dossiers patrimoniaux pourraient suivre, peut-être sur les chants M’ajrad ou les rituels de Stambeli. L’État, de son côté, a créé en 2017 une Journée nationale du Soufisme pour sensibiliser à cet héritage spirituel et encourager les recherches sur le sujet. On voit donc se dessiner un véritable renouveau intellectuel et populaire autour du soufisme en Tunisie : non plus seulement comme pratique religieuse marginale, mais comme composante à part entière de l’identité culturelle tunisienne.
Sidi Bou Saïd, phare spirituel de la Tunisie soufie
Du haut de la colline de Sidi Bou Saïd, le regard embrasse le golfe azur de Tunis et les vestiges de Carthage en contrebas. Ce paysage d’une beauté sereine a inspiré des générations de mystiques. « Considère comment ces demeures jadis habitées sont tombées en ruines informes… », déplorait Sidi Mahrez en contemplant ces mêmes lieux au XIe siècle, trouvant dans la décadence de Carthage une parabole sur l’évanescence du monde matériel. Deux siècles plus tard, Sidi Bou Saïd Al Béji choisissait ce promontoire pour y chercher l’Éternel, loin du tumulte des hommes. Devenu un sanctuaire puis un village, Sidi Bou Saïd incarne l’aboutissement géographique et symbolique de l’histoire soufie tunisienne.
« Devenu avec le temps un lieu empreint de mysticisme et de spiritualité, ce promontoire a été choisi, au XIIIe siècle, par le saint soufi Abou Saïd… comme lieu de méditation, de prière et d’enseignement. Après sa mort, un mausolée a été érigé en son nom ». Cette citation du dossier UNESCO souligne combien l’esprit du lieu est indissociable de la présence du saint.
Aujourd’hui, la zaouïa de Sidi Bou Saïd trône toujours au cœur du village, reconnaissable à son dôme blanc et à son minaret carré. C’est autour d’elle que s’articulent les manifestations soufies contemporaines. La grande kharja annuelle, chaque 2ème dimanche du mois d’août, voit descendre de la colline les confréries Aïssaouia de Sidi Bou Saïd et de l’Ariana voisine, dans un flot de couleurs, de chants et de ferveur. Les habitants – toutes générations confondues – décorent leurs portes, allument de l’encens de jasmin, et accueillent les derviches en liesse. Jadis événement essentiellement local entre villages d’agriculteurs et de pêcheurs, la kharja est devenue une fête nationale, couverte par les médias et visitée par des touristes curieux de découvrir « l’autre visage » de l’islam tunisien, celui de la joie et de la paix.
Sidi Bou Saïd offre ainsi un observatoire privilégié du soufisme tunisien, tant par son histoire que par son actualité. On y ressent la continuité entre le passé et le présent : lorsque résonne, au crépuscule, un M’ajrad entonné par de jeunes chanteurs sur le parvis du mausolée, c’est un peu la voix d’Al-Shadhili et de Lella Manoubia qui revit à travers eux. « Tolérance et ouverture » sont les maîtres-mots mis en avant par les confréries pour expliquer le nouvel engouement : « Les danses et chants se sont perfectionnés à travers les siècles, devenant de vraies performances artistiques… Le soufisme attire aussi par sa tolérance : les mausolées accueillent tout le monde », explique Youssef Bayari, un acteur associatif du patrimoine soufi. En effet, à Sidi Bou Saïd, on croise lors des rituels aussi bien de pieux mystiques que des familles simplement venues profiter du spectacle, des étudiants en quête de repères identitaires ou des artistes en mal d’inspiration – tous les profils se mêlent, confirmant que le soufisme tunisien est un soufisme populaire et inclusif.
Après des siècles d’une histoire mouvementée – de l’âge d’or médiéval autour des saints fondateurs, aux défis de la modernité en passant par les vicissitudes politiques – la tradition soufie tunisienne apparaît aujourd’hui comme un patrimoine vivant et résilient. Ancrée dans des lieux emblématiques tels que Sidi Bou Saïd, elle continue de nourrir la spiritualité, la culture et même le sentiment d’identité d’une large partie de la population. Plus qu’un simple courant mystique, le soufisme est en Tunisie un phénomène englobant, à la fois mémoire du passé et ressource pour le présent. « La révolution tunisienne est d’origine soufie », osa même écrire un journaliste, mi-sérieux mi-provocateur, relatant la légende d’un marabout offensé dont la malédiction aurait précipité la chute du dictateur en 2011. Que l’on prête foi ou non à de telles anecdotes, elles témoignent de la place singulière qu’occupe le soufisme dans l’imaginaire collectif tunisien. En dernière analyse, l’histoire de la tradition soufie tunisienne, centrée autour de Sidi Bou Saïd et irriguant tout le pays, est celle d’une quête inlassable de lumière – une lumière spirituelle qui, à l’image du phare (Manar) jadis perché sur la colline, continue de guider les cœurs en quête de sens à travers les générations.
📚 Glossaire du soufisme tunisien
🧘 Awliyā’ (أولياء)
Singulier : walī. Littéralement « amis de Dieu ». Ce sont les saints dans l’islam soufi, reconnus pour leur piété, leur sagesse et leurs dons spirituels. Leur tombe devient souvent un lieu de pèlerinage (ziyāra).
🕌 Zaouïa (زاوية)
Lieu de culte soufi, qui peut servir de centre d’enseignement, de retraite spirituelle, de dhikr, ou d’hébergement. Elle est souvent associée à un saint et gérée par ses disciples ou descendants.
🎶 Hadra (حضرة)
Rituel soufi collectif impliquant chants, tambours (bendir), mouvements rythmés et récitations. Elle vise à élever l’âme vers Dieu par l’extase spirituelle (wajd).
📿 Dhikr (ذكر)
Invocation répétée du Nom divin ou de formules sacrées (ex. Lā ilāha illā Allāh). Peut être pratiqué seul ou en groupe, de façon silencieuse, chantée ou en rythme avec le corps.
🎵 M’ajrad (مجرد)
Chant sacré dépouillé, propre à la tradition tunisienne. Interprété sans instruments, il fait appel à la puissance de la voix humaine pour transmettre l’émotion mystique.
🧩 Tariqa (طريقة)
Voie spirituelle soufie ou confrérie, organisée autour d’un maître fondateur et d’un ensemble de pratiques, litanies et enseignements. Ex. : Shadhiliyya, Qadiriyya, Tijaniyya.
📜 Aḥzāb (أحزاب)
Prières ou litanies codifiées, souvent composées par un maître soufi. Récitées quotidiennement ou lors de rituels. Ex. : Hizb al-Baḥr d’al-Shadhili.
🌙 Kharja (خرجة)
Procession festive organisée par les confréries dans les rues. Elle inclut musique, danse, bannières, et rend hommage au saint fondateur de la zaouïa.
🌌 Wajd (وجد)
État de transe ou d’extase spirituelle atteint lors des séances de dhikr ou hadra. Il est vu comme un moment de communion intense avec le divin.
🧬 Silsila (سلسلة)
Chaîne initiatique qui relie un disciple à son maître, puis de maître en maître jusqu’au Prophète Muhammad ﷺ. Garantit l’authenticité de la transmission soufie.
🕯️ Karāmāt (كرامات)
Miracles ou manifestations spirituelles attribuées aux saints. Ils peuvent prendre la forme de guérisons, de visions, ou de pouvoirs extraordinaires.
🕊️ Fana’ (فناء)
Extinction du soi ou dissolution de l’ego dans la présence divine. Objectif ultime du chemin soufi. Opposé à baqā’ : subsistance en Dieu.
🎤 Maddāḥ / Maddāḥa (مدّاح/مدّاحة)
Chanteur ou chanteuse de madh (louanges prophétiques ou saintes), souvent en contexte rituel ou festif. Leur voix est considérée comme un support de lumière.
Sources : Hady Roger Idriss, La vie religieuse dans la Tunisie médiévale (1977) ; Abdelwahab Bouhdiba, Soufisme, culture et société en Tunisie (1993) ; Mohamed el Aziz Ben Achour, Sidi Bou Saïd, entre héritage mystique et mémoire vivante ; Lilia Blaise, Le Monde (12 août 2022) ; Safa Belghith, OpenDemocracy/Qantara (2018) ; Le Petit Journal (7 août 2018) ; Leaders (H. Gourabi, 2014) ; Frédéric Bobin, Le Monde (19 juin 2019)





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