« La musique du soufi n’est pas un agrĂ©ment, elle est une clef. Chaque note est une porte. Chaque rythme est un souffle vers l’Unique. » â Proverbe soufi tunisien
Dans les ruelles blanches de Sidi Bou SaĂŻd, entre les senteurs de jasmin et le cliquetis des verres Ă thĂ©, rĂ©sonne parfois un tambour lointain, un nay mĂ©lancolique, ou un chĆur de voix en transe. Cette musique n’est pas un simple divertissement. Elle est invocation, chemin. Elle est l’Ă©cho du dhikr, le souvenir de Dieu inscrit dans les battements du cĆur et les cordes de l’Ăąme.
Cet article vous invite Ă plonger dans l’univers des instruments de musique soufie en Tunisie, entre patrimoine immatĂ©riel, pratiques rituelles et expĂ©riences spirituelles. Un voyage sonore et mystique au croisement des cultures, des temps et des quĂȘtes.
Quand la musique devient priĂšre
Depuis des siĂšcles, la Tunisie est une terre d’accueil du soufisme. Des cĂŽtes djerbiennes aux montagnes du Kef, les confrĂ©ries soufies (Tariqat) ont fleuri, portant un islam du cĆur, poĂ©tique, souvent chantĂ©. Si la parole est sacrĂ©e, la musique, elle, est une extension de l’Ăąme vers le divin.
Les instruments de musique soufie en Tunisie jouent un rĂŽle central dans les pratiques mystiques : lors de la hadhra, du dhikr, ou des fĂȘtes des saints (mawsim), ils soutiennent l’Ă©lĂ©vation collective. Chaque tambourinement, chaque souffle de flĂ»te n’est pas anodin : il suit des codes, des rythmes sacrĂ©s, des lignĂ©es initiatiques.
Ce patrimoine musical est aujourd’hui reconnu comme partie intĂ©grante du patrimoine culturel immatĂ©riel tunisien, attirant chercheurs, musiciens, touristes spirituels et jeunes en quĂȘte de racines.
Racines mystiques : l’origine des sons sacrĂ©s đđ”
La musique soufie tunisienne plonge ses racines dans plusieurs traditions : arabe-andalouse, berbĂšre, ottomane, africaine. Cette richesse reflĂšte la position de carrefour qu’a longtemps occupĂ© la Tunisie, tant sur les plans gĂ©ographique que spirituel.
Les premiers usages rituels d’instruments remontent aux dĂ©buts du soufisme en Ifriqiya (ancien nom de la Tunisie). DĂšs le XIIe siĂšcle, la Shadhoulia, fondĂ©e par Abu al-Hasan al-Shadhili Ă Ghar al-Milh, utilisait la musique comme moyen d’Ă©veil.
Les maĂźtres soufis (awliya) comme Sidi Abdelkader Jilani (fondateur de la Qadiriyya) ou Sidi Ibrahim Riahi Ă Tunis, voyaient dans la musique une voie vers le fana’ (Ă©vanouissement en Dieu). Le rythme Ă©tait perçu comme un rappel de la respiration cosmique, une maniĂšre de se synchroniser avec l’ordre divin.
Parmi les instruments ancestraux, on retrouve :
- Le bendir (ŰšÙŰŻÙ۱) : tambour sur cadre prĂ©sent dans toutes les hadhras.
- Le nay (ÙۧÙ) : flĂ»te en roseau associĂ©e Ă la mĂ©lancolie mystique.
- La tablù : tambour double, plus rare mais encore utilisé dans certains rituels du Sud.
- Le qanun et le âoud : cordes profondes pour les moments d’introspection.
Ces instruments n’Ă©taient pas que des objets de musique : ils Ă©taient bĂ©nis, transmis entre disciples, parfois fabriquĂ©s dans les zaouĂŻas.
Transmission & hĂ©ritage : des sons aux filiations đâš
La musique soufie tunisienne est une tradition vivante et transmise oralement. Dans les zaouĂŻas (lieux de rassemblement spirituel), les jeunes dĂ©butent souvent par la rĂ©citation, avant d’intĂ©grer le cercle des musiciens.
La transmission se fait de maĂźtre Ă disciple, dans une chaĂźne appelĂ©e silsila. Les instruments sont transmis avec leur charge Ă©nergĂ©tique. Le bendir d’un cheikh peut ĂȘtre conservĂ© comme une relique.
Les confrĂ©ries comme la Qadiriyya, Tijaniyya, Shadhoulia, AĂŻssawa ou Issawiyya ont chacune leurs variantes musicales. La ZaouĂŻa de Sidi Ali Lasmar Ă Kairouan, par exemple, est renommĂ©e pour ses hadhras oĂč les jeunes apprennent le rythme sacrĂ©.
Aujourd’hui, des Ă©coles et associations rĂ©actualisent cet hĂ©ritage, comme Dar Zamen Ă Tunis ou le Festival de la musique soufie de Nefta.
Manifestations culturelles & rituelles đ§čđż
La musique soufie s’exprime dans des rituels collectifs riches en symboles. Voici quelques manifestations oĂč les instruments jouent un rĂŽle central :
La hadhra
Une transe collective oĂč les voix, les tambours et les corps s’unissent pour invoquer Allah. Le bendir y est roi. Les mouvements circulaires, les variations de rythme mĂšnent les participants vers l’Ă©tat de wajd (extase mystique).
Le dhikr rythmicisé
Dans certains cercles, le dhikr (souvenir de Dieu) est scandé de maniÚre rythmique, accompagné de tambourins et parfois de flûtes.
Les mawsim (fĂȘtes des saints)
Notamment Ă Sidi Bou SaĂŻd ou dans le sud (GabĂšs, Tozeur), ces pĂšlerinages incluent des processions musicales, des concours de bendir, des nuits de chants.
La kharja
Pratique rituelle rare, entre exorcisme et libération émotionnelle, accompagnée de percussions intenses.
Le soufisme aujourd’hui en Tunisie đș
Entre patrimoine immatériel et pratique vivante, le soufisme en Tunisie est en renouveau.
D’un cĂŽtĂ©, l’UNESCO, les universitĂ©s et les musĂ©es reconnaissent et documentent la musique soufie. De l’autre, des festivals comme celui de Nefta, ou des collectifs comme Maqam, font revivre les rituels dans les contextes urbains modernes.
Des jeunes artistes comme Yuma, Meddeb Hamza, ou Mouhamed Farouk Chlagou mĂȘlent les instruments traditionnels au jazz ou Ă l’Ă©lectro pour toucher une nouvelle gĂ©nĂ©ration.
La musique soufie devient un pont : entre l’ancien et le contemporain, entre le religieux et l’artistique.
Pourquoi sây intĂ©resser aujourdâhui ? âš
đ Une quĂȘte de sens dans un monde dĂ©sorientĂ©
Face Ă la vitesse, Ă l’individualisme, la musique soufie rĂ©apprend l’Ă©coute, le silence, la verticalitĂ©.
đïž Une valorisation du patrimoine tunisien
Elle permet aux jeunes Tunisiens et Ă la diaspora de renouer avec un art ancestral vivant.
đ Une connexion directe au divin
La musique devient méditation. Les instruments sont des ponts vers le divin.
đ Une voie de pacification intĂ©rieure
Le rythme apaise, les rĂ©sonances guĂ©rissent. L’Ă©coute attentive peut ĂȘtre une forme de soin.
đ TĂ©moignage : Le bendir de mon grand-pĂšre
Ali, jeune tunisien étudiant en musicologie à Paris, raconte :
« Chaque Ă©tĂ©, je retournais Ă Kairouan. Mon grand-pĂšre m’attendait avec son vieux bendir. Il disait : âCe n’est pas un tambour, c’est un cĆur’. Il m’a appris le rythme du dhikr, et j’ai compris que jouer, c’Ă©tait prier. Aujourd’hui, j’enregistre un album pour mĂȘler ces sons Ă des nappes Ă©lectroniques. Le bendir bat encore. »
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Lire Aussi : Mouhamed Farouk Chlagou et la musique soufie de Sidi Bou SaĂŻd â Tunisie
FAQ : Questions courantes sur le soufisme musical
Quâest-ce que le dhikr ? Câest le souvenir de Dieu rĂ©pĂ©tĂ©, souvent en groupe, parfois accompagnĂ© de musique.
Quelle est la diffĂ©rence entre soufisme et islam classique ? Le soufisme est une voie spirituelle intĂ©rieure dans lâislam, axĂ©e sur lâamour divin, lâascĂšse et la beautĂ©.
Peut-on assister Ă une hadhra en Tunisie ? Oui, certaines sont ouvertes au public, notamment lors des festivals.
Quel est le rĂŽle du bendir ? Il guide le rythme du dhikr et entraĂźne la transe spirituelle.
Les femmes participent-elles à ces pratiques ? Oui, dans plusieurs régions, des cercles féminins de dhikr existent.
Glossaire đ
Tariqa : Voie spirituelle soufie, souvent associée à une confrérie.
Dhikr : Invocation répétée du nom de Dieu.
Hadhra : Rassemblement soufi musical et spirituel.
ZaouĂŻa : Lieu de culte et de transmission soufie.
Awliya : Saints soufis, proches de Dieu.
Mawsim : FĂȘte annuelle en l’honneur d’un saint.
Fana’ : Extinction mystique du soi dans l’UnicitĂ© divine.
Liens utiles đ
- Festival international de la musique soufie de Nefta
- VidĂ©os de hadhra sur la chaĂźne YouTube « SoufismeTunisie »
- Article : La musique sacrée tunisienne, entre rite et création (Inrees)
- ZaouĂŻa Sidi Bou SaĂŻd
- [Ouvrage : « Soufisme et musique en Tunisie » – Dr. H. Trabelsi, 2019]
- Association Dar Zamen
- Mouhamed Farouk Chlagou : Ambassadeur du Chant Soufi et du Maalouf Ă Sidi Bou SaĂŻd
Conclusion : Une musique de l’Ăąme, un patrimoine vivant đ¶đ
Les instruments de musique soufie en Tunisie ne sont pas des objets figĂ©s. Ils vibrent encore dans les ruelles des mĂ©dinas, dans les coeurs des jeunes artistes, dans les cercles de dhikr oĂč le souffle du divin traverse les tambours.
RedĂ©couvrir cette tradition, c’est renouer avec une mystique de la beautĂ©, un art de vivre sacrĂ©, une poĂ©sie incarnĂ©e. C’est aussi offrir Ă notre monde fragmentĂ© un espace de rĂ©sonance, de paix et de mĂ©moire.
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Sufi Musical Instruments in Tunisia: Echoes of the Mystic Heart đ¶đ
« The music of the Sufi is not entertainment, it is a key. Each note is a door. Each rhythm is a breath toward the One. » â Tunisian Sufi proverb
In the white-washed alleys of Sidi Bou SaĂŻd, amidst the scent of jasmine and the clinking of teapots, a distant drum sometimes echoes, a melancholic nay, or a chorus of voices in trance. This music is not mere entertainment. It is invocation, a path. It is the echo of dhikrâthe remembrance of God inscribed in the beating of hearts and the strings of the soul.
This article invites you to dive into the world of Sufi musical instruments in Tunisia, between intangible heritage, ritual practices, and spiritual experiences. A mystical and sonic journey at the crossroads of cultures, eras, and quests.
When Music Becomes Prayer
For centuries, Tunisia has been a land of Sufism. From the coasts of Djerba to the mountains of El Kef, Sufi brotherhoods (Tariqat) have flourished, embodying a heartfelt, poetic, often sung Islam. If speech is sacred, music is the soulâs extension toward the Divine.
Sufi musical instruments in Tunisia play a central role in mystical practices: during the hadhra, dhikr, or celebrations of saints (mawsim), they support collective elevation. Each drumbeat, each breath of the flute is not incidental: it follows sacred codes, rhythmic structures, and initiatory lineages.
This musical heritage is now recognized as part of Tunisia’s intangible cultural heritage, attracting scholars, musicians, spiritual tourists, and young people searching for roots.
Mystic Roots: The Origins of Sacred Sounds đđ”
Tunisian Sufi music has deep roots in various traditions: Arab-Andalusian, Berber, Ottoman, and African. This diversity reflects Tunisiaâs historic role as a crossroadsâgeographically and spiritually.
The earliest ritual uses of instruments date back to the beginnings of Sufism in Ifriqiya (ancient Tunisia). As early as the 12th century, the Shadhiliyya, founded by Abu al-Hasan al-Shadhili in Ghar al-Milh, used music as a means of spiritual awakening.
Sufi masters (awliya) like Sidi Abdelkader Jilani (founder of the Qadiriyya) or Sidi Ibrahim Riahi in Tunis saw music as a path to fanaâ (annihilation in God). Rhythm was perceived as a reminder of cosmic breathingâa way to synchronize with divine order.
Ancestral instruments include:
- Bendir (ŰšÙŰŻÙ۱): Frame drum central to all hadhras.
- Nay (ÙۧÙ): Reed flute linked to mystical melancholy.
- TablĂą: Double drum, rare but still used in southern rituals.
- Qanun and âoud: Deep string instruments for introspective moments.
These instruments were not mere tools for musicâthey were blessed, passed from disciple to disciple, sometimes crafted within zaouĂŻas.
Transmission & Heritage: From Sounds to Lineages đâš
Tunisian Sufi music is a living, orally transmitted tradition. In zaouĂŻas (spiritual gathering places), young initiates often start with recitation before joining the circle of musicians.
Transmission occurs from master to disciple in a chain called silsila. Instruments are passed on with their energetic charge. A sheikhâs bendir can be kept as a sacred relic.
Brotherhoods like Qadiriyya, Tijaniyya, Shadhiliyya, AĂŻssawa, or Issawiyya each have unique musical expressions. The ZaouĂŻa of Sidi Ali Lasmar in Kairouan is renowned for its hadhras where youth learn sacred rhythms.
Today, schools and associations are reviving this legacy, such as Dar Zamen in Tunis and the Sufi Music Festival of Nefta.
Cultural & Ritual Expressions đ§čđż
Sufi music is expressed in symbol-rich collective rituals. Here are a few manifestations where instruments play a vital role:
Hadhra
A collective trance where voices, drums, and bodies unite to invoke Allah. The bendir reigns supreme. Circular movements and shifting rhythms lead participants into wajd (mystical ecstasy).
Rhythmic Dhikr
In some circles, dhikr (remembrance of God) is chanted rhythmically, accompanied by tambourines and sometimes flutes.
Mawsim (Saints’ Festivals)
Particularly in Sidi Bou SaĂŻd or in the South (GabĂšs, Tozeur), these pilgrimages include musical processions, bendir competitions, and all-night chanting.
Kharja
A rare ritual practice, between exorcism and emotional release, accompanied by intense percussion.
Sufism Today in Tunisia đș
Between intangible heritage and living practice, Sufism in Tunisia is experiencing a revival.
On one hand, UNESCO, universities, and museums document and honor Sufi music. On the other, festivals like Neftaâs or collectives like Maqam reintroduce the rituals to modern urban settings.
Young artists such as Yuma, Meddeb Hamza, and Chalghoumi Farouk blend traditional instruments with jazz or electronic music to reach new generations.
Sufi music becomes a bridge: between past and present, religion and art.
Why Reconnect with It Today? âš
đ A Quest for Meaning in a Disoriented World
In a fast-paced, individualistic age, Sufi music teaches listening, stillness, verticality.
đïž Celebrating Tunisian Heritage
It allows young Tunisians and the diaspora to reconnect with a living ancestral art.
đ A Direct Connection to the Divine
Music becomes meditation. Instruments become bridges to the Divine.
đ A Path to Inner Peace
Rhythm calms. Resonance heals. Deep listening becomes a form of care.
đ Testimony: My Grandfatherâs Bendir
Ali, a young Tunisian musicology student in Paris, shares:
« Every summer, I returned to Kairouan. My grandfather would wait with his old bendir. Heâd say, âThis is not a drum, itâs a heart.â He taught me the rhythm of dhikr, and I realized that to play was to pray. Today, Iâm recording an album that merges those sounds with electronic layers. The bendir still beats. »
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Read Also: Mouhamed Farouk Chlagou and the Sufi Music of Sidi Bou SaĂŻd â Tunisia
FAQ: Common Questions About Sufi Music
What is dhikr? It is the repeated remembrance of God, often in groups, sometimes with musical accompaniment.
What is the difference between Sufism and classical Islam? Sufism is the inner spiritual path of Islam, centered on divine love, asceticism, and beauty.
Can one attend a hadhra in Tunisia? Yes, some are open to the public, especially during festivals.
What is the role of the bendir? It guides the rhythm of the dhikr and leads the spiritual trance.
Do women participate in these practices? Yes, in several regions, female dhikr circles exist.
Glossary đ
Tariqa: Sufi spiritual path, often linked to a brotherhood.
Dhikr: Repeated invocation of the name of God.
Hadhra: Sufi musical and spiritual gathering.
ZaouĂŻa: Place of Sufi worship and transmission.
Awliya: Sufi saints, close to God.
Mawsim: Annual celebration in honor of a saint.
Fanaâ: Mystical annihilation of the self in divine unity.
Useful Links đ
- International Sufi Music Festival of Nefta
- Hadhras on « SoufismeTunisie » YouTube Channel
- Article: Sacred Music in Tunisia, Between Rite and Creation (Inrees)
- ZaouĂŻa Sidi Bou SaĂŻd
- [Book: « Sufism and Music in Tunisia » â Dr. H. Trabelsi, 2019]
- Dar Zamen Association
- [Mouhamed Farouk Chlagou: Ambassador of Sufi Chant and Maalouf in Sidi Bou SaĂŻd]
Conclusion: A Music of the Soul, a Living Heritage đ¶đ
Sufi musical instruments in Tunisia are not static relics. They still resonate in the medina alleyways, in the hearts of young artists, and in the dhikr circles where divine breath pulses through the drums.
To rediscover this tradition is to reconnect with a mysticism of beauty, a sacred way of life, an embodied poetry. It is also to offer our fragmented world a space of resonance, peace, and remembrance.
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