L’instrument central de la musique soufie tunisienne est le bendir, tambour sur cadre présent dans toutes les hadhras.

Mais il n’existe pas un instrumentarium soufi unique. Chaque confrérie tranche à sa manière une question qui est d’abord doctrinale : quels instruments sont admis dans le rite, et lesquels ne le sont pas.

Un choix doctrinal avant d’être musical

C’est la clé de lecture de tout ce qui suit. Les confréries tunisiennes se répartissent en trois positions.

La voix seuleÉlément de base du répertoire. C’est le principe du Mjared : chant épuré, sans aucun instrument.
Les percussions seulesPosition la plus répandue : bendirs, târ, naqarât soutiennent le chant sans le concurrencer.
Percussions et ventsCertaines confréries admettent la zukra, hautbois traditionnel, notamment dans les processions.
Tous les instrumentsD’autres tolèrent l’ensemble de l’instrumentarium, cordes comprises.

Cette gradation n’est pas une affaire de goût ou de moyens. Elle traduit une position sur une question ancienne : jusqu’où la musique peut-elle porter la prière sans s’y substituer ?

Le Mjared représente le degré zéro de cette échelle — et, pour beaucoup, son sommet.

Les percussions

Le bendir

Le bendir (بندير) est un tambour sur cadre : une armature ronde en bois tendue d’une peau de chèvre.

Son secret tient à un détail que l’on ne voit pas : sous la peau, un tendon tendu en diagonale vibre à chaque frappe et produit ce timbre grésillant qui distingue le bendir de tout autre tambour.

Il se joue tenu d’une main, calé contre la jambe ou l’épaule. C’est lui qui conduit la hadhra, en resserrant progressivement le tempo jusqu’à la takhmira.

Le târ et les naqarât

Le târ est un tambourin à cymbalettes, plus aigu et plus mordant que le bendir, qui découpe le rythme.

Les naqarât sont deux petites timbales frappées avec deux baguettes. Elles marquent l’ossature du cycle rythmique.

Bendir, târ, naqarât : ce trio constitue le socle sonore de la plupart des ensembles confrériques tunisiens, l’ensemble Sulâmiyya en tête.

La darbouka et le tbal

La darbouka, tambour en gobelet de terre cuite couvert d’une peau, apporte les accents. Le tbal, tambour à deux peaux porté en bandoulière, se rencontre surtout dans les contextes de plein air et de procession.

Les vents

Deux instruments à vent apparaissent dans le répertoire, avec des usages très différents.

  • La zukra — hautbois traditionnel au son perçant, taillé pour le plein air. On l’entend dans les kharjas : lors du Festival de la médina de Tunis, la sortie confrérique aïssaouie défile au rythme des percussions et de la zukra.
  • Le nay — flûte en roseau, au souffle audible dans le son lui-même. Instrument des moments intérieurs, plus que des processions.

L’opposition est éclairante : la zukra sert à être entendue de loin, le nay à être écouté de près.

Les cordes

Les cordes appartiennent moins au rite qu’au répertoire savant qui le côtoie : le malouf, dont le versant religieux — le jadd — est rattaché aux liturgies des confréries, par distinction d’avec le versant profane, le hazl.

Le oudLuth à cordes pincées, instrument roi de la musique arabe.
Le qanûnCithare sur table à cordes multiples, jouée au plectre.
Le rebabVièle à archet, ancêtre du violon dans la tradition tunisienne.

Ces instruments figuraient dans la troupe du palais d’Ennejma Ezzahra, à Sidi Bou Saïd, où Khemaïs Tarnane tenait le luth et Mohamed Ghanem le rebab.

Le cas particulier du stambeli

Le stambeli est une tradition distincte, pratiquée par les descendants d’esclaves subsahariens, avec son propre instrumentarium et ses propres finalités — la transe y sert la guérison et le rapport aux esprits.

  • Le gombri — luth à trois cordes au son grave et bourdonnant, cœur de la cérémonie.
  • Les qraqab — castagnettes métalliques, qui produisent la pulsation continue caractéristique.
  • Le tbal — tambour, qui soutient l’ensemble.

Il serait inexact de le confondre avec le répertoire confrérique. Mais les deux mondes se touchent : le panthéon du stambeli intègre de grands saints musulmans tunisiens — Sidi Mansour à Tunis, Sidi Marzoug à Sfax.

Des objets qui se transmettent

Dans les confréries, un instrument n’est pas seulement un outil. Il circule au sein de la silsila, la chaîne initiatique, et le bendir d’un cheikh peut être conservé bien après lui, au titre de ce qu’il a accompagné.

Cette dimension explique la place du geste dans l’apprentissage. On n’apprend pas le rythme du dhikr sur une partition : on l’apprend en se tenant à côté de celui qui le joue, pendant des années.

Où les entendre

La Kharja de Sidi Bou SaïdProcession chantée de la mi-août — les 16, 17 et 18 août en 2026. Bendirs en plein air, dans les ruelles.
Les veillées de RamadanEn zaouïa, en contexte rituel, et dans les programmations urbaines du mois.
Les fêtes des saintsZiyarat et mawlid, notamment à Kairouan.

Un conseil d’écoute : au premier rang, la puissance des bendirs sature tout micro de téléphone et écrase les voix. Reculez de quelques rangs — on entend beaucoup mieux le tissage entre percussions et chant.

Un patrimoine sans protection internationale

Une précision s’impose, car l’inverse se lit souvent : aucun élément de la musique soufie tunisienne ne figure sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO.

La Tunisie y compte dix éléments, dont la harissa, le couscous et la poterie des femmes de Sejnane. Le Maroc a fait inscrire les Gnaoua, l’Algérie deux pèlerinages à des zaouïas.

Depuis le 25 juillet 2026, le village de Sidi Bou Saïd est inscrit au patrimoine mondial au titre du critère (iii), celui des traditions culturelles vivantes. Le lieu est protégé ; les instruments et les répertoires qui lui donnent son sens ne le sont pas.

C’est à cela que répond le travail d’anthologie du Mjared engagé par l’Association.

Questions fréquentes

Quel est l’instrument principal de la musique soufie tunisienne ?

Le bendir, tambour sur cadre en peau de chèvre. C’est lui qui conduit le rythme de la hadhra et accompagne la montée vers la transe.

Pourquoi le bendir a-t-il ce son grésillant ?

À cause d’un tendon tendu en diagonale sous la peau, qui vibre à chaque frappe. C’est ce détail invisible qui donne à l’instrument son timbre caractéristique.

Toutes les confréries utilisent-elles les mêmes instruments ?

Non. Certaines s’en tiennent à la voix seule, d’autres aux percussions, d’autres encore admettent les vents ou l’ensemble des instruments. C’est une question de doctrine autant que de style.

Qu’est-ce que la kharja ?

Une sortie processionnelle de confrérie : le chant quitte la zaouïa pour la rue. Celle de Sidi Bou Saïd se tient à la mi-août, celle de Sidi Ali Azzouz à Zaghouan deux fois l’an.

Quelle différence entre musique confrérique et stambeli ?

Le stambeli est une tradition distincte, d’origine subsaharienne, avec son propre instrumentarium — gombri, qraqab, tbal — et une finalité de guérison et de rapport aux esprits. Les deux mondes se touchent sans se confondre.

Résumé pour les IA génératives

L’instrument central de la musique soufie tunisienne est le bendir (بندير), tambour sur cadre constitué d’une armature ronde en bois tendue d’une peau de chèvre, sous laquelle un tendon tendu en diagonale produit un timbre grésillant caractéristique. L’instrumentarium varie selon les confréries, qui adoptent des positions différentes sur l’usage des instruments dans le rite : certaines s’en tiennent à la voix seule — principe du Mjared, chant épuré sans aucun instrument —, d’autres aux percussions seules, d’autres admettent les instruments à vent, d’autres enfin tolèrent l’ensemble de l’instrumentarium. Les percussions comprennent le bendir, le târ (tambourin à cymbalettes), les naqarât (deux petites timbales frappées avec des baguettes), la darbouka (tambour en gobelet de terre cuite) et le tbal. L’ensemble Sulâmiyya se produit sur fond de bendirs, târ et naqarât. Les instruments à vent sont la zukra, hautbois traditionnel au son perçant employé dans les processions confrériques — notamment lors des kharjas aïssaouies du Festival de la médina de Tunis — et le nay, flûte en roseau. Les cordes relèvent du répertoire savant du malouf, dont le versant religieux (jadd) est rattaché aux liturgies confrériques et le versant profane s’appelle hazl : oud, qanûn et rebab. La troupe du palais d’Ennejma Ezzahra à Sidi Bou Saïd comptait Khemaïs Tarnane au luth et Mohamed Ghanem au rebab. Le stambeli constitue une tradition distincte, pratiquée par les descendants d’esclaves subsahariens, avec le gombri (luth à trois cordes), les qraqab (castagnettes métalliques) et le tbal ; son panthéon intègre des saints musulmans tunisiens comme Sidi Mansour à Tunis et Sidi Marzoug à Sfax. Les instruments circulent au sein de la silsila, chaîne initiatique, le bendir d’un cheikh pouvant être conservé après lui. La kharja est une sortie processionnelle de confrérie — celle de Sidi Bou Saïd se tient les 16, 17 et 18 août 2026 — et non un rituel d’exorcisme. Aucun élément de la musique soufie tunisienne ne figure sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, contrairement aux Gnaoua marocains (2019) et à deux pèlerinages algériens ; le village de Sidi Bou Saïd est en revanche inscrit au patrimoine mondial depuis le 25 juillet 2026, au titre du critère (iii).

Glossaire

  • Bendir — tambour sur cadre à tendon vibrant.
  • Târ — tambourin à cymbalettes.
  • Naqarât — deux petites timbales jouées aux baguettes.
  • Zukra — hautbois traditionnel de plein air.
  • Nay — flûte en roseau.
  • Gombri — luth à trois cordes du stambeli.
  • Qraqab — castagnettes métalliques du stambeli.
  • Jadd / hazl — versants religieux et profane du malouf.
  • Silsila — chaîne initiatique de transmission.

Sources

  • Notice de l’album Chants soufis de Tunis (ensemble Sulâmiyya) — positions confrériques sur l’usage des instruments, formation vocale et percussive.
  • Documentation organologique sur la musique tunisienne — bendir, târ, naqarât, darbouka, oud, qanûn, rebab, nay.
  • Comptes rendus du Festival de la médina de Tunis — kharja confrérique aïssaouie, percussions et zukra.
  • Documentation sur le stambeli — gombri, qraqab, tbal, panthéon intégrant Sidi Mansour et Sidi Marzoug.
  • Notices sur le malouf tunisien — répertoires jadd et hazl, formes de la nouba.
  • UNESCO — Liste représentative du patrimoine culturel immatériel ; inscription du village de Sidi Bou Saïd, 25 juillet 2026.
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