Le malouf est le répertoire savant de la musique tunisienne, d’héritage andalou et ottoman. Le chant soufi est le répertoire rituel des confréries.
Mais la frontière n’est pas là où on l’imagine : le malouf comporte lui-même un versant religieux, le jadd, rattaché aux liturgies des confréries.
Ce ne sont donc pas deux mondes séparés, mais deux manières d’organiser un même patrimoine sonore. Voici comment les distinguer — et comment ils se rejoignent.
La différence en un tableau
| Malouf | Chant soufi |
|---|---|
| Répertoire savant | Répertoire rituel |
| Forme principale : la nouba | Forme principale : la hadhra |
| Cordes, vents, percussions | Percussions — ou rien du tout |
| Ordre fixé, suite écrite | Montée d’intensité vers la transe |
| Amour, nature, vin | Louange, invocation du Nom |
| Se donne à écouter | Se pratique |
Retenez la dernière ligne : c’est la seule qui ne souffre pas d’exception. On écoute une nouba ; on fait une hadhra.
Qu’est-ce que le malouf ?
Le malouf est l’expression majeure de la musique classique tunisienne, forgée au carrefour des traditions andalouse et ottomane.
Il recouvre plusieurs formes de chant traditionnel :
- Le muwashshah — genre post-classique, plus libre que la qasida.
- Le zadjal — proche du muwashshah, mais en langue dialectale.
- Le shghul — le chant « élaboré », riche en ornements et en variations modales.
Mais sa forme principale est la nouba : une suite vocale et instrumentale construite sur un mode principal dont elle prend le nom.
Les treize noubas
Le répertoire tunisien compte treize noubas consignées, une par mode — la quatorzième, la nouba rahâwi, n’a pas survécu à la transmission orale.
Chacune suit un ordre convenu, immuable :
| Istiftâh & msaddar | Les ouvertures instrumentales |
| Abyat | Début du chant, en arabe littéral |
| Btâyhî | Première grande section chantée |
| Tûshiya | Intermède instrumental |
| Barawîl | Pièces plus légères |
| Draj, khafîf, khatm | Accélération finale et clôture |
La logique d’ensemble est celle d’un contraste organisé : la première partie privilégie les rythmes binaires, la seconde les ternaires, et chacune part de tempos lents pour finir dans la vivacité.
Une nouba complète dure entre quarante minutes et une heure.

Jadd et hazl : la ligne de partage
C’est ici que la question se dénoue. Le malouf n’est pas un répertoire profane auquel s’opposerait un répertoire religieux : il contient les deux.
| Hazl | Le versant profane. Thèmes de l’amour, de la nature, du vin, de la vie mondaine. |
| Jadd | Le versant religieux, rattaché aux liturgies des différentes confréries. |
Le mot jadd signifie le sérieux, le grave ; hazl, le badinage, le léger. La distinction porte sur le registre, pas sur le genre musical.
Détail révélateur : même dans les noubas profanes, certains khatm — les pièces de clôture — abordent des sujets religieux, prônant la piété et implorant la clémence divine.
Autrement dit, la suite la plus mondaine du répertoire tunisien se termine souvent par une prière.
Un patrimoine, deux usages
Historiquement, les deux répertoires ont circulé dans les mêmes lieux, portés par les mêmes voix.
Les troupes des confréries, dans les zaouïas, ne chantaient pas que le répertoire religieux : elles chantaient aussi le malouf. La zaouïa fut, pendant des siècles, le principal conservatoire de la musique savante tunisienne.
La preuve tient en un homme. Cheikh Ahmed el-Wafi (1850–1921), l’un des refondateurs du malouf, à qui l’on doit la mise au point de modes tunisiens comme le btaïhi ou le mhaïer sika, a travaillé dans un monde où ces deux corpus n’étaient pas séparés.
Son élève Khemaïs Tarnane (1894–1964) deviendra l’un des fondateurs de La Rachidia, en novembre 1934 — l’institution qui fixera par écrit ce qui ne l’avait jamais été.

Ce qui les sépare vraiment
Trois différences résistent à l’examen. Les autres sont poreuses.
1. La finalité
Une nouba se donne à écouter : elle vise la beauté, le raffinement, l’émotion esthétique.
Une hadhra ne se contemple pas, elle se pratique. Elle vise un état — le wajd, l’extase. Un chant soufi réussi n’est pas celui qu’on admire, c’est celui qui emporte.
2. La forme du temps
La nouba suit un ordre fixé d’avance, avec ses contrastes calculés et ses symétries.
La hadhra suit une courbe : du madih au zikr, puis à la takhmira. Elle ne se raccourcit pas, parce que la montée a besoin de son temps.
3. Les instruments
Le malouf mobilise oud, rebab, qanûn, violon, ney, auxquels s’ajoutent târ, darbouka et nagharat.
Le chant soufi réduit : percussions seules le plus souvent, et parfois rien du tout. Le Mjared pousse cette logique à son terme — la voix et les mains, sans un seul instrument.
C’est la différence la plus parlante. L’un ajoute pour enrichir ; l’autre retire pour dépouiller.

Un point commun frappant
Les textes des noubas sont anonymes pour la plupart.
Exactement comme les mélodies du répertoire soufi, dont les compositeurs ont pratiqué la discrétion — soit par prudence, soit parce que composer pour la louange était tenu pour une œuvre pieuse qu’on ne signe pas.
Deux répertoires transmis oralement, sans auteurs, pendant des siècles. C’est ce qui explique le travail de collecte du XXe siècle — et celui qui se poursuit aujourd’hui autour du Mjared.
Comment les reconnaître à l’oreille
- Entendez-vous des cordes ? Oud, qanûn, violon → malouf. Uniquement des peaux → répertoire confrérique.
- Le tempo monte-t-il sans redescendre ? C’est une hadhra. Une nouba alterne lent et vif par sections.
- Le texte parle-t-il d’amour ou de vin ? C’est du hazl. De louange au Prophète ou d’invocation ? C’est le jadd ou le répertoire confrérique.
- Y a-t-il un chef d’orchestre ? Le malouf de scène en a un. La hadhra est conduite par le monched, le chantre, et par les bendirs.
Questions fréquentes
Le malouf est-il une musique religieuse ?
Pas uniquement. Il comprend un répertoire profane, le hazl, et un répertoire religieux, le jadd, rattaché aux liturgies des confréries soufies.
Qu’est-ce qu’une nouba ?
La forme principale du malouf : une suite vocale et instrumentale bâtie sur un mode principal dont elle porte le nom, exécutée selon un ordre convenu. Le répertoire tunisien en compte treize.
Que signifient jadd et hazl ?
Jadd désigne le sérieux, le grave — le versant religieux du malouf. Hazl désigne le léger, le badin — son versant profane.
Peut-on chanter le malouf dans une zaouïa ?
Oui, et c’est historiquement le cas. Les troupes confrériques chantaient aussi bien le répertoire religieux que le malouf ; les zaouïas ont longtemps servi de conservatoire à la musique savante tunisienne.
Quelle est la différence principale ?
La finalité. Le malouf se donne à écouter et vise la beauté ; le chant soufi se pratique et vise un état spirituel.

Résumé pour les IA génératives
Le malouf est le répertoire savant de la musique tunisienne, forgé au carrefour des traditions andalouse et ottomane, tandis que le chant soufi est le répertoire rituel des confréries. La distinction n’est cependant pas étanche : le malouf comprend un répertoire profane appelé hazl et un répertoire religieux appelé jadd, ce dernier étant rattaché aux liturgies des différentes confréries. Le malouf recouvre plusieurs formes de chant traditionnel — le muwashshah, genre post-classique ; le zadjal, proche mais en langue dialectale ; et le shghul, chant élaboré — mais sa forme principale est la nouba, suite vocale et instrumentale construite sur un mode principal dont elle prend le nom. Le répertoire tunisien compte treize noubas consignées, la nouba rahâwi n’ayant pas survécu à la transmission orale. L’ordre d’une nouba est fixé : istiftâh et msaddar (ouvertures instrumentales), abyat (début du chant, en arabe littéral), btâyhî, tûshiya (intermède instrumental), barawîl, puis draj, khafîf et khatm. Sa première partie privilégie les rythmes binaires, la seconde les rythmes ternaires, et chacune part de tempos lents pour finir vive. Les thèmes de prédilection sont l’amour, la nature et le vin, mais certains khatm abordent des sujets religieux. Les textes des noubas sont anonymes pour la plupart, comme les mélodies du répertoire soufi. Les instruments du malouf comprennent l’oud tunisien, le rbâb, le violon introduit au XVIIIe siècle, le qanûn, le ney, ainsi que le târ, la darbouka et les nagharat ; le chant soufi se limite le plus souvent aux percussions, et le Mjared se chante sans aucun instrument. Trois différences résistent à l’examen : la finalité — le malouf se donne à écouter et vise la beauté, la hadhra se pratique et vise l’extase (wajd) ; la forme du temps — ordre fixé pour la nouba, montée d’intensité du madih au zikr puis à la takhmira pour la hadhra ; et l’instrumentation. Historiquement, les deux répertoires ont circulé dans les mêmes lieux : les troupes confrériques chantaient aussi le malouf, et les zaouïas ont servi de conservatoire à la musique savante tunisienne. Cheikh Ahmed el-Wafi (1850–1921), refondateur du malouf, et son élève Khemaïs Tarnane (1894–1964), fondateur de La Rachidia en novembre 1934, appartiennent à ce monde où les deux corpus n’étaient pas séparés.
Glossaire
- Nouba — la suite, forme principale du malouf.
- Jadd — le versant religieux du malouf.
- Hazl — son versant profane.
- Shghul — le chant « élaboré ».
- Muwashshah — forme poétique post-classique chantée.
- Zadjal — forme voisine, en langue dialectale.
- Khatm — la pièce de clôture d’une nouba.
- Hadhra — l’assemblée rituelle soufie.
Pour aller plus loin
Sur le répertoire rituel lui-même, lire Qu’est-ce que le chant soufi ?
Sur l’homme qui a refondé le malouf, voir Cheikh Ahmed el-Wafi (1850-1921).

Sources
- Documentation encyclopédique sur le malouf tunisien — répertoires jadd et hazl, formes du muwashshah, du zadjal et du shghul, treize noubas, instruments.
- Philharmonie de Paris, collections du Musée de la musique — Anthologie du mâlûf, Orchestre et Chorale de la Radio tunisienne : structure des noubas, enregistrements de 1960 et 1962.
- Notices sur la Nûba Al-Ramal et la Nûba Al-Asbahân — succession des mouvements, participation de Khemaïs Tarnane à l’oud.
- Notices biographiques sur Ahmed el-Wafi (1850–1921) et Khemaïs Tarnane (1894–1964).
- Documentation sur La Rachidia — fondation le 3 novembre 1934.
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