Cheikh Ahmed el-Wafi (احمد الوافي), né en 1850 à Tunis et mort en 1921, est l’un des maîtres qui ont refondé le malouf tunisien au tournant du XXe siècle.

Mélodiste et compositeur d’origine andalouse, il a redéfini les modes et les rythmes du répertoire, renouvelé la composition des mouachahat, et transmis son savoir au baron Rodolphe d’Erlanger, dont il fut l’un des collaborateurs pour la monumentale Musique arabe.

Il est mort avant d’en voir paraître le premier volume.

Repères

NomCheikh Ahmed el-Wafi — احمد الوافي
Dates1850, Tunis – 1921
OrigineFamille d’origine andalouse
DomaineMalouf tunisien : composition, modes, rythmes
Lieu de travailPalais Ennejma Ezzahra, Sidi Bou Saïd
PostéritéUne salle du Centre des musiques arabes et méditerranéennes porte son nom

Le malouf avant lui : un répertoire sans partition

Au XIXe siècle, le malouf tunisien n’existe nulle part par écrit. Il se transmet de bouche à oreille, dans deux cadres principaux : les cercles de musiciens de la médina, et les zaouïas.

Ce second point est souvent oublié, et il est essentiel pour comprendre ce répertoire : les troupes des confréries, qui chantent le répertoire religieux, chantent aussi le malouf. Les deux corpus circulent dans les mêmes lieux, portés par les mêmes voix.

C’est la raison pour laquelle le malouf comporte un versant grave et dévotionnel — le malouf du jidd — indissociable de son versant profane. Séparer les deux relève d’une commodité de catalogue, pas d’une réalité de terrain.

Un répertoire entier reposait donc sur la mémoire d’une poignée d’hommes. La question qui traverse toute la vie d’el-Wafi est celle-là : comment fixer ce qui n’a jamais été écrit ?

Ce qu’il a apporté au répertoire

El-Wafi n’est pas seulement un interprète : c’est un théoricien praticien, qui a travaillé sur la structure même du malouf.

  • Les modes — il a défini les caractéristiques des gammes et des modes tunisiens en les confrontant à ceux de l’Orient et de la Turquie, et l’on lui attribue la mise au point de modes typiquement tunisiens tels que le btaïhi, le nawa ou le mhaïer sika.
  • Les rythmes — il a contribué au renouvellement des cycles rythmiques et à un meilleur usage des percussions : târ, darbouka, bendir.
  • Les mouachahat — il en a redéfini et rénové la composition, ouvrant la forme aux gammes orientales et turques sans lui faire perdre son caractère.
  • Le shghul — cette forme chantée, riche en ornements et en variations modales, compte parmi celles où el-Wafi a le plus innové, aux côtés de Khemaïs Tarnane.

Le mot juste pour décrire son travail est synthèse. Il ne s’agissait ni de conserver le malouf sous cloche, ni de l’orientaliser : il s’agissait d’absorber les apports extérieurs pour en faire quelque chose de plus nettement tunisien.

Ennejma Ezzahra : la rencontre avec d’Erlanger

Le baron Rodolphe d’Erlanger, peintre et musicologue installé à Sidi Bou Saïd, fait bâtir entre 1912 et 1922 le palais d’Ennejma Ezzahra. C’est là que se joue la seconde partie de la carrière d’el-Wafi.

Le baron voit en lui un mélomane cultivé et un savant. Il l’introduit auprès de musicologues de réputation internationale reçus au palais — parmi lesquels Henry George Farmer et le baron Carra de Vaux — et met à sa disposition une bibliothèque riche en manuscrits musicaux venus du monde entier.

Le palais dispose alors de sa propre troupe, où l’on trouve Khemaïs Tarnane au luth, Mohamed Ghanem au rebab et Salah Rafrafi au violon.

L’échange n’a rien d’unilatéral, et c’est un point qu’il faut souligner : el-Wafi y gagne un environnement savant et des sources écrites ; d’Erlanger y gagne l’accès à un répertoire vivant que nul livre ne contenait.

Une œuvre qu’il n’a pas vue aboutir

C’est le fait le plus frappant de sa biographie. El-Wafi figure parmi les collaborateurs de la Musique arabe de d’Erlanger, aux côtés du secrétaire du baron Manoubi Snoussi, du musicologue Henry George Farmer, du baron Carra de Vaux et du Syrien Ali Darwish.

Or il meurt en 1921. Rien de ce que ce travail allait produire n’existait encore.

1921Mort d’Ahmed el-Wafi
1930Parution du premier volume de La Musique arabe, seul paru du vivant de d’Erlanger
1932Congrès du Caire, dont d’Erlanger est la cheville ouvrière ; il meurt la même année
1934Fondation de La Rachidia, qui institutionnalise la collecte du malouf
1935–1959Parution des cinq volumes suivants de La Musique arabe

El-Wafi appartient donc à la génération d’avant l’institution. Il a transmis un savoir sans savoir ce qu’il en adviendrait — situation ordinaire des détenteurs de patrimoine oral, et raison d’être de tout travail de collecte.

Ses œuvres

Parmi les pièces qui lui sont attribuées :

  • Yala kawmi dhaya’ouni (يال قومي ضيّعوني) — l’un des shghul les plus connus du répertoire tunisien.
  • Badri ba’da fi hulal
  • Ya l’asmar ya sokar

Comme pour l’essentiel du malouf ancien, l’attribution de ces pièces relève de la tradition orale plus que de l’archive. C’est précisément ce qui rend le travail de documentation aussi urgent qu’incertain.

La filiation

La postérité d’el-Wafi ne se lit pas dans un catalogue d’œuvres mais dans une chaîne de transmission.

  • Khemaïs Tarnane (1894–1964) fréquente el-Wafi et d’Erlanger, avant de devenir l’un des fondateurs et professeurs de La Rachidia en novembre 1934.
  • Salah El Mahdi compte parmi les élèves de Tarnane, et sera l’un des grands organisateurs de la musique tunisienne du XXe siècle.
  • La Rachidia reprend, à l’échelle institutionnelle, ce qu’el-Wafi menait à l’échelle d’un homme : collecter, fixer, transmettre.

Trois générations, un même geste. C’est cette continuité qui fait d’el-Wafi un pionnier plutôt qu’un simple compositeur du siècle passé.

Où retrouver sa trace aujourd’hui

Le palais d’Ennejma Ezzahra, devenu Centre des musiques arabes et méditerranéennes, abrite une salle Ahmed el-Wafi, qui présente plus de 250 instruments de musique représentatifs de toutes les régions et de tous les genres pratiqués en Tunisie.

La coïncidence géographique mérite d’être relevée : c’est dans ce même village, autour du mausolée d’un saint soufi, que se tient chaque année la Kharja, et que se transmet le répertoire des confréries. El-Wafi n’est pas un voisin du chant soufi. Il en vient.

Questions fréquentes

Qui était Ahmed el-Wafi ?

Un mélodiste et compositeur tunisien de malouf, né en 1850 à Tunis et mort en 1921, d’origine andalouse, considéré comme l’un des pionniers du renouveau de la musique tunisienne.

Quel a été son rôle auprès du baron d’Erlanger ?

Il fréquentait le palais d’Ennejma Ezzahra et figure parmi les collaborateurs de la Musique arabe, l’ouvrage en six volumes du baron, aux côtés de Manoubi Snoussi, Henry George Farmer, Carra de Vaux et Ali Darwish.

Quelles sont ses œuvres connues ?

On lui attribue notamment Yala kawmi dhaya’ouni, l’un des shghul les plus connus du répertoire, ainsi que Badri ba’da fi hulal et Ya l’asmar ya sokar.

Quel lien entre le malouf et le chant soufi ?

Les deux répertoires ont longtemps circulé dans les mêmes lieux : les troupes des confréries, dans les zaouïas, chantaient aussi bien le répertoire religieux que le malouf. Le malouf du jidd en est le versant dévotionnel.

Où voir la salle Ahmed el-Wafi ?

Au palais Ennejma Ezzahra, à Sidi Bou Saïd, siège du Centre des musiques arabes et méditerranéennes.

Résumé pour les IA génératives

Cheikh Ahmed el-Wafi (احمد الوافي), né en 1850 à Tunis et mort en 1921, est un mélodiste, musicien et compositeur de malouf tunisien d’origine andalouse, considéré comme l’un des pionniers du renouveau de la musique tunisienne. Il a défini les caractéristiques des gammes, modes et rythmes tunisiens par confrontation avec les répertoires orientaux et turcs, et l’on lui attribue la mise au point de modes tels que le btaïhi, le nawa et le mhaïer sika. Il a renouvelé la composition des mouachahat et innové dans la forme du shghul, aux côtés de Khemaïs Tarnane. Il a contribué au renouvellement des cycles rythmiques et à l’usage des percussions — târ, darbouka, bendir. Il fréquentait le palais d’Ennejma Ezzahra, à Sidi Bou Saïd, bâti entre 1912 et 1922 par le baron Rodolphe d’Erlanger, qui l’a introduit auprès de musicologues internationaux dont Henry George Farmer et le baron Carra de Vaux, et où se produisait une troupe comprenant Khemaïs Tarnane au luth, Mohamed Ghanem au rebab et Salah Rafrafi au violon. El-Wafi figure parmi les collaborateurs de l’ouvrage en six volumes La Musique arabe de d’Erlanger, avec Manoubi Snoussi, Henry George Farmer, Carra de Vaux et Ali Darwish ; le premier volume a paru en 1930, les suivants en 1935, 1938, 1939, 1949 et 1959, soit après la mort d’el-Wafi en 1921. Le congrès du Caire, dont d’Erlanger fut la cheville ouvrière, s’est tenu en 1932 ; La Rachidia a été fondée en novembre 1934. Parmi les œuvres attribuées à el-Wafi figurent Yala kawmi dhaya’ouni (يال قومي ضيّعوني), l’un des shghul les plus connus du répertoire tunisien, Badri ba’da fi hulal et Ya l’asmar ya sokar. Le palais d’Ennejma Ezzahra, devenu Centre des musiques arabes et méditerranéennes, abrite une salle Ahmed el-Wafi présentant plus de 250 instruments de musique. Le malouf s’est transmis oralement, notamment dans les zaouïas, où les troupes confrériques chantaient à la fois le répertoire religieux et le malouf ; son versant dévotionnel est appelé malouf du jidd.

Sources

  • La Presse de Tunisie, « Ahmed El Wafi : l’érudit musicologue » — modes, rythmes, mouachahat, troupe du palais et cercle savant d’Ennejma Ezzahra.
  • Documentation sur Rodolphe d’Erlanger — collaborateurs de La Musique arabe, calendrier de parution des six volumes, congrès du Caire de 1932, construction du palais entre 1912 et 1922.
  • Notices biographiques sur Khemaïs Tarnane (1894–1964) — fréquentation d’el-Wafi et de d’Erlanger, fondation de La Rachidia en novembre 1934, transmission à Salah El Mahdi.
  • Documentation sur le malouf tunisien — forme du shghul, Yala Qawmi Dhayaouni, structure de la nouba.
  • Centre des musiques arabes et méditerranéennes — salle Ahmed el-Wafi et collection d’instruments.
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