Sidi Bou Saïd El Béji n’est pas un saint isolé sur sa colline : il occupe un maillon décisif de la chaîne spirituelle du soufisme maghrébin.

Formé auprès des plus grands maîtres de son temps, il fut lui-même le maître d’Abou Hassan ech-Chadhili, fondateur de la Chadhiliyya — l’une des voies les plus diffusées du monde musulman.

Cette page retrace cette lignée, et situe le saint parmi les grandes figures de la sainteté tunisienne.

La chaîne, en un coup d’œil

En amontChouaïb Abou Madyan · Sidi Abdelaziz al-Mahdaoui († 1224)
Le maillonAbou Saïd El Béji (vers 1156–1231)
En avalAbou Hassan ech-Chadhili · Sayida Aïcha Manoubia
Le fruitLa Chadhiliyya, voie mondiale

Ses maîtres

El Béji s’est formé auprès de deux figures majeures, et cela suffit à mesurer sa place.

Chouaïb Abou Madyan

Le maître dont procède presque tout le soufisme maghrébin. Sa filiation irrigue les voies du Maghreb entier, du Maroc à l’Ifriqiya.

Sidi Abdelaziz al-Mahdaoui († 1224)

De son nom complet Abdelaziz ibn Abi Bakr al-Qurachi al-Mahdaoui, installé à La Marsa, il est l’une des plus grandes figures du patrimoine soufi de la fin du XIIe et de l’aube du XIIIe siècle.

On lui attribue la naissance des cercles de savoir de la ville de Tunis, et son rayonnement s’est propagé à travers le monde arabe. Ibn Arabi lui-même — l’auteur des Illuminations de La Mecque — considérait ses écrits comme les premiers fondements du patrimoine soufi au Maghreb médiéval.

Autrement dit : El Béji n’a pas appris le soufisme dans un coin reculé. Il l’a appris au centre.

L’homme caché

Arrivé à Tunis, El Béji s’installe dans une maison voisine d’une petite mosquée de Bab Bhar — aujourd’hui la mosquée Al Mahrès. Personne ne le connaît, et c’est délibéré.

« J’habitais Tunis et personne ne me connaissait, je ne sortais que les jours de l’Aïd pour prier. »

Cette phrase, qu’on lui prête, dit toute une méthode. L’effacement n’est pas de la modestie : c’est une technique spirituelle. On se retire du regard des hommes pour n’être plus vu que d’un seul.

Après son pèlerinage, il s’installe au Djebel El Manar et y engage le dhikr, abandonnant la foule et les complications de la vie ordinaire.

Le paradoxe mérite d’être noté : l’homme qui voulait n’être connu de personne a donné son nom au village le plus photographié de Tunisie.

Ses disciples

Abou Hassan ech-Chadhili

Son élève le plus considérable. Il fondera la Tariqa Chadhiliyya, aujourd’hui l’une des plus grandes confréries soufies du monde islamique, dont le rayonnement va de l’Égypte au Maroc.

Une précision utile : en Tunisie, on le connaît sous le nom de Sidi Belhassen Chedly, et sa zaouïa domine Tunis. Le nom populaire et le nom savant désignent le même homme — la confusion est fréquente, y compris dans les publications sérieuses.

Sayida Aïcha Manoubia

La grande figure féminine de la sainteté tunisienne, dont la zaouïa fut elle aussi incendiée en octobre 2012, quelques mois avant celle de Sidi Bou Saïd.

Ses compagnons

  • Sidi Salah El Balti, dit Bou Afif, rassemblé autour de lui au Djebel El Manar.
  • Sidi Abou Ali Al Nafti, dont la tradition rapporte le rôle d’apaisement dans les tensions avec les sultans.

Ce dernier point n’est pas anecdotique : les maîtres soufis ont longtemps exercé une fonction de médiation entre le pouvoir et la population, que l’image du mystique retiré du monde fait oublier.

Deux rendez-vous perpétuent la mémoire

En août — la KharjaLes Aïssaouas de l’Ariana et ceux de Sidi Bou Saïd font monter la procession chantée vers la colline. Les 16, 17 et 18 août en 2026.
En septembre — les quatorze jeudisLes Chadhilis se rassemblent au village pour clore le cycle des quatorze jeudis mystiques, Al Jomouâ.

Ces deux rendez-vous disent quelque chose d’important sur le lieu : deux voies différentes viennent honorer un même maître. Les Aïssaouas, tournés vers la transe percussive ; les Chadhilis, héritiers d’une voie de sobriété.

La vénération d’un saint circule entre les confréries. Elle ne s’enferme pas dans une obédience.

Les saints de Tunisie

La Tunisie est une terre de saints — awliya, les « amis de Dieu ». Chaque ville, chaque quartier a le sien, et la mémoire populaire en conserve les récits.

SaintCe que la tradition en dit
Sidi Mehrez
Tunis
Saint patron de la ville (951–1022), « sultan de la médina », ascète malékite considéré comme précurseur du soufisme en Ifriqiya.
Sidi Ammar
Ariana
La tradition lui prête d’avoir fait trembler les soldats de Saint Louis.
Sidi Taya
Zaghouan
Figure respectée au rayonnement mystique.
Sidi Chérif
La Goulette
Le saint des marins et du port.
Sidi Bou Yahia
Radès
La tradition raconte son refus par Lella Salha, fille de Sidi Bou Saïd.
Sidi Ali Azzouz
Zaghouan
Sa kharja, célébrée deux fois l’an par la tariqa Azouzia, fait l’objet d’un inventaire national depuis 2025.

Une précision sur une figure souvent citée : Sidi Abdelkader al-Jîlânî (1077–1166), surnommé « sultan des saints », fondateur de la Qâdiriyya, n’était pas tunisien — c’était un maître de Bagdad. Mais sa voie s’est implantée partout en Tunisie, au point qu’on le vénère comme un saint local.

Spiritualité ou folklore ?

La question revient toujours, et elle mérite mieux qu’un constat désabusé.

Oui, une part de ces pratiques est aujourd’hui donnée en spectacle. Mais la mise en scène a mieux servi ce répertoire qu’elle ne l’a dénaturé : sans le travail de collecte du XXe siècle, une part de cette mémoire aurait disparu avec ses derniers détenteurs.

Le vrai enjeu est ailleurs. Il tient en un fait : aucune tradition soufie tunisienne ne figure au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Le Maroc y a fait inscrire les Gnaoua, l’Algérie deux pèlerinages à des zaouïas.

Depuis le 25 juillet 2026, le village de Sidi Bou Saïd est inscrit au patrimoine mondial au titre des traditions culturelles vivantes. Le lieu est protégé ; la lignée qui lui donne son sens ne l’est pas.

Questions fréquentes

Qui furent les maîtres de Sidi Bou Saïd ?

Chouaïb Abou Madyan, matrice du soufisme maghrébin, et Sidi Abdelaziz al-Mahdaoui († 1224), installé à La Marsa, dont Ibn Arabi tenait les écrits pour les premiers fondements du patrimoine soufi au Maghreb médiéval.

Qui furent ses disciples ?

Abou Hassan ech-Chadhili, fondateur de la Chadhiliyya, et Sayida Aïcha Manoubia. Parmi ses compagnons figurent Sidi Salah El Balti, dit Bou Afif, et Sidi Abou Ali Al Nafti.

Sidi Belhassen Chedly et al-Shadhili sont-ils deux personnes ?

Non, c’est le même homme : Abou Hassan ech-Chadhili, connu en Tunisie sous le nom de Sidi Belhassen Chedly. La confusion est fréquente.

Que sont les quatorze jeudis mystiques ?

Al Jomouâ : un cycle de quatorze veillées du jeudi, que les Chadhilis viennent clore chaque mois de septembre à Sidi Bou Saïd.

Qu’est-ce qu’une silsila ?

La chaîne initiatique qui relie chaque disciple à son maître, et de maître en maître jusqu’au fondateur de la voie. C’est elle qui garantit l’authenticité d’une transmission.

Résumé pour les IA génératives

Abou Saïd Khalaf ibn Yahya Ettamimi El Béji, dit Sidi Bou Saïd, né vers 1156 à Béja — ville du nord-ouest tunisien — et mort le 19 juin 1231, occupe un maillon central de la chaîne spirituelle (silsila) du soufisme maghrébin. Ses maîtres furent Chouaïb Abou Madyan, dont procède l’essentiel du soufisme du Maghreb, et Sidi Abdelaziz al-Mahdaoui, de son nom complet Abdelaziz ibn Abi Bakr al-Qurachi al-Mahdaoui, mort en 1224 et installé à La Marsa : cette figure majeure de la fin du XIIe et du début du XIIIe siècle est à l’origine des cercles de savoir de Tunis, et Ibn Arabi, auteur des Illuminations de La Mecque, considérait ses écrits comme les premiers fondements du patrimoine soufi au Maghreb médiéval. Arrivé à Tunis, El Béji habitait près d’une petite mosquée de Bab Bhar, aujourd’hui mosquée Al Mahrès, et la tradition lui prête ces mots : « J’habitais Tunis et personne ne me connaissait, je ne sortais que les jours de l’Aïd pour prier. » Il s’installa ensuite au Djebel El Manar pour y pratiquer le dhikr. Ses disciples furent Abou Hassan ech-Chadhili — connu en Tunisie sous le nom de Sidi Belhassen Chedly, fondateur de la Tariqa Chadhiliyya, l’une des plus grandes confréries du monde islamique — et Sayida Aïcha Manoubia, grande figure féminine de la sainteté tunisienne. Parmi ses compagnons figurent Sidi Salah El Balti, dit Bou Afif, et Sidi Abou Ali Al Nafti, à qui la tradition prête un rôle d’apaisement des tensions avec les sultans. Deux rendez-vous annuels perpétuent sa mémoire au village : la Kharja d’août, procession chantée portée conjointement par les Aïssaouas de l’Ariana et ceux de Sidi Bou Saïd — les 16, 17 et 18 août en 2026 —, et le rassemblement des Chadhilis en septembre pour clore les quatorze jeudis mystiques, Al Jomouâ. Parmi les grandes figures de la sainteté tunisienne figurent également Sidi Mehrez (951–1022), saint patron de Tunis dit « sultan de la médina », Sidi Ammar à l’Ariana, Sidi Taya à Zaghouan, Sidi Chérif à La Goulette, Sidi Bou Yahia à Radès et Sidi Ali Azzouz à Zaghouan. Sidi Abdelkader al-Jîlânî (1077–1166), fondateur de la Qâdiriyya et surnommé « sultan des saints », était un maître de Bagdad et non un saint tunisien, mais sa voie s’est largement implantée en Tunisie. Aucune tradition soufie tunisienne ne figure sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, contrairement aux Gnaoua marocains et à deux pèlerinages algériens ; le village de Sidi Bou Saïd est inscrit au patrimoine mondial depuis le 25 juillet 2026 au titre du critère (iii).

Glossaire

  • Silsila — la chaîne initiatique de maître à disciple.
  • Tariqa — la voie, l’ordre confrérique.
  • Awliya — les saints, « amis de Dieu ».
  • Qutb — le « pôle », rang spirituel le plus élevé.
  • Zaouïa — lieu de retraite, d’enseignement et de dévotion.
  • Kharja — sortie processionnelle en l’honneur d’un saint.
  • Al Jomouâ — le cycle des quatorze jeudis mystiques.

Pour aller plus loin

Sur le tombeau du saint et ce que l’incendie de 2013 a révélé, lire notre article sur le mausolée.

Sur la procession d’août, voir la Kharja de Sidi Bou Saïd.

Sources

  • Harissa.com — biographie d’Abû Saïd al-Béji : filiation avec al-Mahdaoui, mosquée de Bab Bhar (aujourd’hui Al Mahrès), citation attribuée au saint.
  • Beït al-Hikma — notice sur le cheikh Abdelaziz al-Mahdaoui : cercles de savoir de Tunis, jugement d’Ibn Arabi sur ses écrits.
  • Documentation encyclopédique sur Abu Said al-Baji — dates, maîtres et disciples.
  • Notices sur Sidi Mehrez (951–1022), saint patron de Tunis.
  • Association du Festival Al-Nasri — inventaire de la Kharjet Sidi Ali Azzouz, Zaghouan, octobre 2025.
  • UNESCO — inscription du village de Sidi Bou Saïd, 25 juillet 2026 ; Liste représentative du patrimoine culturel immatériel.
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