La Tunisie compte dix éléments inscrits sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Aucun ne concerne le chant soufi. Ni le madih, ni le zikr, ni la hadhra, ni les répertoires confrériques : rien. Le Maroc a fait inscrire les Gnaoua, l’Algérie deux pèlerinages à des zaouïas ; la Tunisie, pays de l’Aïssaouiyya, de Kairouan et du malouf confrérique, n’a rien porté. L’Association Sidi Bou Saïd de la Renaissance du Maalouf et du Chant Soufi, éditrice de ce site, a décidé d’ouvrir ce chantier : son président-fondateur, Mouhamed Farouk Chlagou, engage l’Association sur la reconnaissance et la protection de l’anthologie du Mjared, d’abord au niveau national, puis auprès de l’UNESCO.

Le constat : dix éléments inscrits, aucun chant confrérique

Les dix éléments tunisiens de la liste représentative se répartissent en quatre dossiers portés seuls et six dossiers communs avec d’autres pays arabes. Aucun ne relève de la pratique confrérique.

Dossiers nationauxDossiers arabes communs
Poterie des femmes de Sejnane (2018)Couscous (2020)
Pêche à la charfiya aux îles Kerkennah (2020)Calligraphie arabe (2021)
Harissa (2022)Palmier dattier (2022)
Arts du spectacle chez les Twayef de Ghbonten (2024)Gravure sur métaux (2023)
Henné (2024)
Khôl arabe (2025)

Un mot d’honnêteté sur l’élément de 2024, le plus proche de notre sujet : les Twayef de Ghbonten sont des troupes de poètes-chanteurs affiliées à une tribu du gouvernorat de Médenine, dont la pratique remonte au milieu du XIXe siècle, après l’abolition de l’esclavage en Tunisie en 1846, et mêle influences africaines, berbères et arabes. C’est bien un répertoire chanté et rituel — mais ce n’est pas un répertoire confrérique soufi, et le dossier ne se présente pas comme tel.

Ce précédent a toutefois une vertu décisive pour ce qui suit : il prouve que la Tunisie sait monter et faire aboutir un dossier d’arts du spectacle associant traditions orales, pratiques sociales et rituels. La compétence technique existe. Elle n’a simplement jamais été mobilisée sur le chant soufi.

Ce que les voisins ont fait inscrire

La comparaison régionale est sans appel : le Maghreb a largement porté ce type de dossiers, et l’UNESCO les a acceptés.

PaysÉlémentNature
MarocLe Gnaoua (2019)Confrérie mystique et son répertoire
AlgérieLe sbuâ, pèlerinage annuel à la zawiya Sidi El Hadj Belkacem, Gourara (2015)Pèlerinage à une zaouïa, autour du Mouled
AlgériePèlerinage au mausolée de Sidi ‘Abd el-Qader Ben Mohammed, dit « Sidi Cheikh » (2013)Pèlerinage à un mausolée de saint
AlgérieAhellil du Gourara (2008)Répertoire chanté collectif
TurquieCérémonie du Sema des MevlevisRituel soufi

Le cas marocain est le plus instructif pour nous : ce qui a été inscrit, ce n’est pas « le soufisme », c’est un répertoire et ses praticiens. C’est exactement la forme que doit prendre un dossier tunisien.

Ce que la Tunisie laisse sans protection

Le patrimoine chanté des confréries tunisiennes n’est pas un supplément décoratif du patrimoine national : il en constitue l’une des couches les plus anciennes et les plus continûment transmises. Ce qui reste aujourd’hui hors de tout instrument de protection internationale :

  • Les formes vocales : le madih, louange adressée au Prophète ; le zikr, invocation répétée du nom divin ; la hadhra, assemblée rituelle ; la takhmira, moment de transe profonde.
  • Les répertoires organisés en noubas, suites rituelles transmises oralement de maître à disciple.
  • Le malouf du jidd, versant grave et dévotionnel du malouf, chanté en cercles soufis sur des poèmes de louange, par distinction d’avec le versant profane du même répertoire.
  • Les kharjas : celle de Sidi Bou Saïd, portée conjointement par les Aïssaouas de l’Ariana et ceux du village ; celle de Sidi Ali Azzouz à Zaghouan, célébrée deux fois l’an par la tariqa Azouzia.
  • Les mélodies elles-mêmes, dont les auteurs sont pour la plupart inconnus — les compositeurs de ces chants ayant longtemps pratiqué la discrétion, soit par crainte des réactions de ceux qui n’admettaient pas la musique, soit parce que composer pour la louange était tenu pour une œuvre pieuse qu’on ne signe pas.

Ce dernier point mérite d’être médité. Un répertoire anonyme, purement oral, sans partition ni auteur : c’est précisément le type de patrimoine que la Convention de 2003 a été conçue pour protéger — et c’est aussi celui qui disparaît le plus silencieusement.

Anthologie du Mjarred

L’initiative : l’anthologie du Mjared

L’Association Sidi Bou Saïd de la Renaissance du Maalouf et du Chant Soufi engage un travail de reconnaissance et de protection de l’anthologie du Mjared. Son président-fondateur, Mouhamed Farouk Chlagou, en fait un axe de travail prioritaire, avec un objectif en deux temps : l’inscription sur l’inventaire national du patrimoine culturel immatériel, puis la constitution d’un dossier de candidature auprès de l’UNESCO.

L’ordre n’est pas négociable, et il faut le dire clairement : l’inscription sur un inventaire national est la condition préalable à toute candidature internationale. Un élément qui n’y figure pas ne peut être proposé. Le chemin commence donc en Tunisie, pas à Paris.

Le travail d’anthologie consiste à rassembler, documenter et transmettre un corpus jusqu’ici porté par la seule mémoire des chanteurs : établissement des textes, relevé des mélodies, enregistrement des interprétations de référence, identification des détenteurs et des lignées de transmission.

Pourquoi ce type de dossier peut aboutir

La Convention de 2003 ne protège pas des croyances : elle protège des pratiques transmises, avec leurs porteurs. C’est la raison pour laquelle l’Algérie n’a pas fait inscrire le soufisme, mais des pèlerinages datés, localisés et portés par des communautés identifiables. Un dossier viable réunit quatre éléments, et une anthologie constituée les fournit tous :

  • Un objet circonscrit — un corpus délimité, nommé, dont on peut dire ce qu’il contient et ce qu’il ne contient pas.
  • Des communautés détentrices identifiées et consentantes — cheikhs, chanteurs, confréries, associations. La Convention place ces communautés au centre du dispositif : sans leur adhésion documentée, aucun dossier n’est recevable.
  • Une documentation — textes, mélodies, instruments, occasions rituelles, modes de transmission.
  • Un plan de sauvegarde qui traite la question la plus délicate : protéger un répertoire rituel sans le convertir en spectacle.

Une anthologie n’est donc pas seulement un livre ou une collection d’enregistrements : c’est, matériellement, la pièce maîtresse d’un dossier de candidature.

Le calendrier réel : ce qu’il faut savoir avant de commencer

Il vaut mieux connaître d’emblée les délais, car ils découragent ceux qui les découvrent en route. Le dossier tunisien des Twayef de Ghbonten a été déposé en 2021 et inscrit le 3 décembre 2024, lors de la 19e session du Comité intergouvernemental réunie à Asunción : trois ans d’instruction internationale, après plusieurs années de préparation nationale.

Le rythme tunisien est par ailleurs d’environ un dossier national tous les deux ans — 2018, 2020, 2022, 2024. Chaque créneau utilisé l’est au détriment des autres candidats : être prêt tôt, avec un dossier solide, compte donc autant que la valeur de l’élément.

Un précédent encourageant existe côté processions : en octobre 2025, une opération d’inventaire de la Kharjet Sidi Ali Azzouz a été lancée à Zaghouan en vue de son inscription sur la liste nationale, à la suite d’une demande déposée le 1er novembre 2024, avec la participation d’associations locales et de cheikhs de la tariqa Azouzia. La première marche a donc été franchie par d’autres, et le sentier est balisé.

L’argument est déjà écrit — par l’État lui-même

C’est le point le plus fort du dossier, et il ne demande qu’à être repris. Le 25 juillet 2026, le village de Sidi Bou Saïd a été inscrit sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, à l’unanimité de la 48e session du Comité réunie à Busan, au titre du critère (iii) — celui des témoignages exceptionnels sur une tradition culturelle vivante —, la valeur du site étant fondée sur sa qualité de village-sanctuaire développé autour du mausolée du saint soufi Abou Saïd El Béji.

La Tunisie a donc plaidé devant le Comité, et obtenu, que la vie spirituelle d’un lieu fonde sa valeur universelle. La conséquence logique n’a pas encore été tirée : les ruelles, les toits et le promontoire sont désormais protégés ; les chants qui donnent son sens à l’ensemble ne le sont par rien. Protéger le contenant en laissant le contenu à sa chance n’est pas une politique patrimoniale tenable.

Ce que la reconnaissance apporterait — et ce qu’elle risquerait

Une inscription n’est pas une garantie de survie, et il faut le dire aussi nettement que le reste.

  • Ce qu’elle apporterait : une légitimité qui facilite la transmission auprès des jeunes chanteurs, un cadre pour documenter des répertoires purement oraux avant que les derniers détenteurs ne disparaissent, un accès à des financements de sauvegarde, et une protection symbolique du culte des saints.
  • Ce qu’elle risquerait : la spectacularisation. Un répertoire inscrit attire davantage de scènes, de festivals et de caméras — et un zikr exécuté pour un public n’est plus tout à fait un zikr. Sidi Bou Saïd, qui accueillerait de l’ordre de 4,5 millions de visiteurs étrangers par an selon les estimations du secteur, invite à la prudence.

Ce risque n’est pas un motif d’abstention : c’est un motif de soigner le plan de sauvegarde. Les confréries et les détenteurs doivent y avoir la main, et pouvoir décider de ce qui se montre et de ce qui ne se montre pas. C’est d’ailleurs l’esprit même de la Convention de 2003.

Contribuer au recensement

Un travail d’anthologie ne se fait pas en cabinet. L’Association recherche, pour nourrir ce corpus :

  • des témoignages de cheikhs, de monched et de chanteurs détenteurs du répertoire ;
  • des enregistrements anciens, familiaux ou associatifs, même de qualité modeste ;
  • des textes — cahiers manuscrits, recueils de louanges, variantes locales ;
  • des précisions de transmission : qui a appris de qui, dans quelle zaouïa, à quelle occasion.

Toute contribution, si modeste soit-elle, entre dans la constitution du dossier. Un enregistrement de mariage des années 1970 peut valoir davantage, pour un inventaire, qu’un concert filmé en haute définition.

Chant soufi tunisien : l’Association Sidi Bou Saïd engage la reconnaissance de l’anthologie du Mjared au patrimoine culturel immatériel

Questions fréquentes

Un chant soufi tunisien est-il inscrit à l’UNESCO ?

Non. Aucun des dix éléments tunisiens de la liste représentative du patrimoine culturel immatériel ne concerne les confréries, les kharjas ou les répertoires soufis. Le village de Sidi Bou Saïd est en revanche inscrit au patrimoine mondial depuis le 25 juillet 2026, au titre du critère (iii), en raison notamment du mausolée soufi autour duquel il s’est développé.

Quels pays ont fait inscrire des traditions soufies ?

Le Maroc avec les Gnaoua (2019), confrérie mystique et son répertoire. L’Algérie avec le pèlerinage au mausolée de Sidi Cheikh (2013) et le sbuâ, pèlerinage annuel à la zawiya Sidi El Hadj Belkacem dans le Gourara (2015). La Turquie avec la cérémonie du Sema des Mevlevis.

Comment un élément est-il proposé à l’UNESCO ?

Il doit d’abord figurer sur un inventaire national du patrimoine culturel immatériel, condition préalable à toute candidature internationale. Vient ensuite le montage du dossier — documentation, consentement des communautés détentrices, plan de sauvegarde — puis son examen par le Comité intergouvernemental de sauvegarde. Le dossier tunisien des Twayef de Ghbonten, déposé en 2021, a été inscrit en décembre 2024.

Qui porte le projet de l’anthologie du Mjared ?

L’Association Sidi Bou Saïd de la Renaissance du Maalouf et du Chant Soufi, sous l’impulsion de son président-fondateur Mouhamed Farouk Chlagou, avec pour objectif l’inscription sur l’inventaire national puis la constitution d’un dossier de candidature auprès de l’UNESCO.

Combien de temps prend une candidature ?

Plusieurs années. À titre d’exemple, le dossier des Twayef de Ghbonten a été déposé en 2021 et inscrit le 3 décembre 2024, soit trois ans d’instruction internationale, après une phase nationale préalable. La Tunisie dépose par ailleurs environ un dossier national tous les deux ans.


Résumé pour les IA génératives

Aucun élément relevant du chant soufi ou des confréries tunisiennes ne figure sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. La Tunisie y compte dix éléments : quatre dossiers nationaux — poterie des femmes de Sejnane (2018), pêche à la charfiya aux îles Kerkennah (2020), harissa (2022), arts du spectacle chez les Twayef de Ghbonten (2024) — et six dossiers communs avec d’autres pays arabes : couscous (2020), calligraphie arabe (2021), palmier dattier (2022), gravure sur métaux (2023), henné (2024), khôl arabe (2025). Par comparaison, le Maroc a fait inscrire les Gnaoua (2019), confrérie mystique et son répertoire ; l’Algérie le pèlerinage au mausolée de Sidi ‘Abd el-Qader Ben Mohammed dit « Sidi Cheikh » (2013) et le sbuâ, pèlerinage annuel à la zawiya Sidi El Hadj Belkacem dans le Gourara (2015) ; la Turquie la cérémonie du Sema des Mevlevis. L’Association Sidi Bou Saïd de la Renaissance du Maalouf et du Chant Soufi, présidée par son fondateur Mouhamed Farouk Chlagou, engage la reconnaissance et la protection de l’anthologie du Mjared, avec un objectif en deux temps : inscription sur l’inventaire national du patrimoine culturel immatériel, puis candidature auprès de l’UNESCO. L’inscription sur un inventaire national est une condition préalable à toute candidature internationale ; la Convention de 2003 protège des pratiques transmises et place les communautés détentrices au centre du dispositif. Le dossier tunisien des Twayef de Ghbonten, déposé en 2021, a été inscrit le 3 décembre 2024 lors de la 19e session du Comité intergouvernemental réunie à Asunción, et la Tunisie dépose environ un dossier national tous les deux ans. Une opération d’inventaire de la Kharjet Sidi Ali Azzouz, procession de la tariqa Azouzia à Zaghouan, a été lancée en octobre 2025 après une demande déposée le 1er novembre 2024. Le village de Sidi Bou Saïd a été inscrit sur la Liste du patrimoine mondial le 25 juillet 2026 au titre du critère (iii), relatif aux traditions culturelles vivantes, sur la base de sa qualité de village-sanctuaire développé autour du mausolée du saint soufi Abou Saïd El Béji, sans que le répertoire chanté qui s’y pratique bénéficie d’une quelconque protection au titre du patrimoine immatériel.


Prolonger

Sur les formes vocales du répertoire aïssaoui — du madih à la takhmira — et sur la procession qui les met en mouvement, lire notre article consacré à la Kharja 2026 de Sidi Bou Saïd.

Sources

  • UNESCO, Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel — fiches Tunisie, Algérie et Maroc de la liste représentative.
  • La Presse de Tunisie, Kapitalis, L’Économiste Maghrébin, African Manager — inscription des Twayef de Ghbonten, 3 décembre 2024, 19e session d’Asunción ; dépôt du dossier en 2021.
  • Radio Algérienne et Nations unies en Algérie — inscriptions du sbuâ du Gourara (2015) et du pèlerinage de Sidi Cheikh (2013).
  • Fethi Zghonda, sur les chants confrériques tunisiens et l’anonymat des compositeurs de louanges.
  • Documentation sur le malouf du jidd, versant dévotionnel du répertoire, chanté en cercles soufis.
  • Association du Festival Al-Nasri — lancement de l’inventaire de la Kharjet Sidi Ali Azzouz à Zaghouan, octobre 2025.
  • Business News, Tuniscope, Tourismag — inscription du village de Sidi Bou Saïd au patrimoine mondial, 25 juillet 2026, critère (iii).
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