Sidi Bou Saïd est un village perché sur une falaise dominant Carthage et le golfe de Tunis, à une vingtaine de kilomètres au nord-est de la capitale.
On le connaît pour son blanc et son bleu. On oublie qu’il n’existerait pas sans le tombeau d’un saint soufi : ce sont les ruelles qui sont venues s’ajouter au sanctuaire, et non l’inverse.
Depuis le 25 juillet 2026, l’UNESCO l’a inscrit sur la Liste du patrimoine mondial — au titre des traditions culturelles vivantes.
L’essentiel en bref
| Situation | À 20 km au nord-est de Tunis, au-dessus de Carthage |
| Altitude | Environ 130 mètres |
| Ancien nom | Djebel El Manar, « la montagne du phare » |
| Saint éponyme | Abou Saïd El Béji, mort en 1231 |
| Naissance du village | XVIIIe siècle, autour de la zaouïa |
| Blanc et bleu | Imposés par décret du 28 août 1915 |
| UNESCO | Patrimoine mondial depuis le 25 juillet 2026 |
| Accès | TGM, station Sidi Bou Saïd |
La montagne du phare
Avant d’être un village, la colline fut un poste de guet.
Les Carthaginois puis les Romains y auraient établi une tour à feu ; une mosaïque de six mètres sur cinq atteste l’existence ancienne d’une villa romaine. Au XIe siècle, les Almoravides choisissent ces hauteurs pour la défense des côtes du nord-est.
De ces tours à feu vient le nom ancien du lieu : Djebel El Manar, la montagne du phare.
Retenez ce mot. Toute l’histoire du village tient dans le glissement d’un sens à l’autre — d’une lumière qui guide les navires à une lumière qui guide les âmes.
Le saint qui gardait la mer
Abou Saïd Khalaf ibn Yahya Ettamimi El Béji naît vers 1156, originaire de Béja. Il enseigne d’abord à Tunis, dans la rue qui porte encore son nom.
Vers la fin de sa vie, il se retire sur le Djebel El Manar — non pas dans un ermitage, mais dans le ribat bâti sur la colline, cet édifice à la fois militaire et religieux où des combattants-moines surveillaient le littoral.
Il y monte la garde et y enseigne le soufisme. Les marins qui passent au large le surnomment « maître des mers », persuadés de sa protection.
Voilà pourquoi le lieu n’a jamais cessé d’être un phare : il a changé de nature, pas de fonction.
Une place majeure dans la chaîne spirituelle
El Béji n’est pas un saint local. Sa position dans la silsila, la chaîne initiatique du soufisme maghrébin, est considérable :
- Il fut le disciple du cheikh Chouaïb Abou Madyan, matrice de presque tout le soufisme du Maghreb.
- Il fut le maître d’Abou Hassan ech-Chadhili, fondateur de la Chadhiliyya — l’une des voies les plus diffusées du monde musulman.
- Il fut aussi le maître de Sayida Aïcha Manoubia, grande figure féminine de la sainteté tunisienne.
Autrement dit : une voie majeure du soufisme méditerranéen s’est formée sur cette colline. Il meurt en 1231 et y est enterré.
Comment un tombeau devient un village
Rien ne se construit immédiatement. La colline reste longtemps un lieu de dévotion sans agglomération.
C’est au XVIIIe siècle que Hussein Ier Bey (1705–1740) fait bâtir la mosquée actuelle et y aménage la zaouïa du saint. Cet ensemble constitue sans doute le premier élément du village qui prendra son nom.
Le reste suit. Une bourgeoisie andalouse et tunisoise fortunée fait de la colline un lieu de villégiature et y élève des demeures patriciennes. On vient y estiver, dans une atmosphère mêlant repos et piété.
L’ordre de formation est donc sans ambiguïté : le saint, puis la zaouïa, puis le village.
Le blanc et le bleu sont une règle de droit
La palette du village ne relève pas du goût mais du droit.
Un décret beylical du 28 août 1915, pris sous l’impulsion du baron Rodolphe d’Erlanger, impose le blanc et le bleu, limite les modifications d’aspect des maisons et interdit toute construction anarchique sur le promontoire.
Ce texte, toujours en vigueur, vaut au village d’être régulièrement présenté comme l’un des tout premiers sites protégés au monde — antérieur à la création même de l’UNESCO.
D’Erlanger, peintre et musicologue installé sur la colline, y fit édifier Ennejma Ezzahra, devenue le Centre des musiques arabes et méditerranéennes. Un homme qui protège un village et y fonde un lieu de musique : la coïncidence n’en est pas une.
Le Café des Nattes, ancienne entrée de la mosquée
C’est le détail que les guides oublient, et il change tout pour qui s’intéresse à la musique.
Le Café des Nattes — kahwa el-‘aliya, « le café d’en haut », aussi appelé Café Halia — occupe l’emplacement de l’ancienne entrée de la mosquée. Et il abritait les soirées de malouf organisées par les mélomanes du village.
Le lieu le plus photographié de Tunisie est donc, à l’origine, un seuil de sanctuaire devenu salle de concert.
Les autres cafés du village avaient chacun leur fonction :
- Le Café du Nadhour — « du phare » — réunissait le public du fdaoui, le conteur populaire.
- Le Café de Sidi Chaabane, dit Café des Délices, ouvert vers la fin des années 1960.
- Le Café de la place, domaine réservé des anciens du village.
Un village de quelques milliers d’habitants avec un café pour la musique, un café pour les récits et un café pour les anciens : c’est une organisation culturelle, pas une offre touristique.
Le village des artistes
À partir du XIXe siècle, écrivains et peintres européens font la réputation du lieu. Chateaubriand, Flaubert, Paul Klee, August Macke, André Gide, Antoine de Saint-Exupéry, Michel Foucault, Georges Bernanos, Simone de Beauvoir y ont séjourné — plusieurs sur la terrasse du Café des Nattes.
Le dossier d’inscription à l’UNESCO fait de cette vocation d’atelier méditerranéen l’un des éléments constitutifs de la valeur du site.
Ce qui frappe est la continuité : la colline attire depuis huit siècles ceux qui cherchent une lumière — mystiques d’abord, peintres ensuite. Le motif ne change pas, seuls les moyens de le saisir.
Ce qui se chante ici
La vie musicale du village n’est pas un supplément d’âme : elle est la trace vivante de son origine.
| La Kharja | La grande procession chantée, à la mi-août — les 16, 17 et 18 août en 2026. Portée conjointement par les Aïssaouas de l’Ariana et ceux du village. |
| Les veillées de zaouïa | Hadhra confrérique en contexte rituel, notamment pendant le Ramadan. |
| Le Mjared | Le chant épuré, sans instrument, au rythme boiteux que seuls les initiés suivent. |
| Le malouf | Le répertoire savant, dont le versant grave se chante en cercles soufis. |
C’est ce patrimoine que préserve et transmet l’Association Sidi Bou Saïd de la Renaissance du Maalouf et du Chant Soufi, sous la conduite de son président-fondateur, Cheikh Mouhamed Farouk Chlagou.
2013–2026 : ce que le village a traversé
| 12 janvier 2013 | Le mausolée est ravagé par un incendie criminel. Fin janvier, l’Union des confréries soufies de Tunisie recensait 36 mausolées profanés, dont 17 détruits, depuis mars 2012. |
| 15 avril 2024 | Le gouvernement tunisien propose officiellement le village au classement UNESCO. |
| Janvier 2026 | Pluies les plus fortes depuis plus de soixante-dix ans : glissements de terrain et fissures sur le flanc de la colline, habitations évacuées. |
| 25 juillet 2026 | Inscription à l’unanimité sur la Liste du patrimoine mondial, 48e session du Comité réunie à Busan, au titre du critère (iii). |
Treize ans séparent l’incendie du classement. Le mausolée que l’on brûlait en 2013 est devenu l’un des motifs invoqués pour reconnaître la valeur universelle du village.
Ce que le classement ne règle pas
L’inscription protège un village, pas un rite. Ni la Kharja, ni la hadhra, ni le Mjared ne bénéficient d’une protection au titre du patrimoine culturel immatériel.
S’y ajoute une tension démographique rarement citée. La population municipale est passée d’environ 7 200 habitants en 2014 à moins de 5 000 en 2024, tandis que le village accueillerait, selon les estimations du secteur, de l’ordre de 4,5 millions de visiteurs étrangers par an.
Un répertoire oral se transmet entre voisins, pas entre passants. C’est l’argument le plus solide en faveur du travail de documentation engagé par l’Association — et il n’est pas musical, il est démographique.
Les engagements pris à Busan portent d’ailleurs sur la pression touristique, la préservation des matériaux traditionnels et la stabilité géologique du promontoire — cette dernière préoccupation renvoyant directement aux intempéries de janvier.
Visiter le village
- Y aller — le TGM, métro léger Tunis–La Marsa, dessert la station Sidi Bou Saïd, à une dizaine de minutes de marche. Le stationnement sur la colline est très limité.
- Quand — tôt le matin ou en fin d’après-midi. Entre 11 h et 17 h en saison, le village est saturé.
- Chaussures fermées — les ruelles sont pavées et la montée est raide.
- Tenue couvrante pour approcher la zaouïa ou le mausolée ; déchaussage aux endroits indiqués.
- À combiner — avec Carthage et la médina de Tunis, tous deux sur la ligne du TGM et également classés à l’UNESCO.
Un conseil pour finir : montez jusqu’au phare, à l’extrémité de la colline. La foule s’arrête bien avant, et c’est de là que l’on comprend pourquoi un homme du XIIe siècle a choisi de s’installer ici pour surveiller la mer.
Questions fréquentes
Pourquoi les maisons sont-elles blanches et bleues ?
Parce qu’un décret beylical du 28 août 1915, pris sous l’impulsion du baron Rodolphe d’Erlanger, l’impose, tout en interdisant les constructions anarchiques sur le promontoire. Ce texte est toujours en vigueur.
Qui était Sidi Bou Saïd ?
Abou Saïd Khalaf ibn Yahya Ettamimi El Béji, né vers 1156 à Béja et mort en 1231. Retiré dans le ribat de la colline, il y enseignait le soufisme et surveillait les côtes — les marins le surnommaient « maître des mers ».
Sidi Bou Saïd est-il classé à l’UNESCO ?
Oui, depuis le 25 juillet 2026, au titre du critère (iii). Auparavant, il n’était couvert qu’en tant que composante du site archéologique de Carthage, inscrit en 1979.
Que signifie Djebel El Manar ?
« La montagne du phare ». Le nom vient des tours à feu établies sur la colline, des Carthaginois aux Almoravides, pour la surveillance des côtes.
Quand a lieu la Kharja ?
À la mi-août. En 2026, les 16, 17 et 18 août, sur trois jours.
Comment s’y rendre depuis Tunis ?
Par le TGM, métro léger Tunis–La Marsa, station Sidi Bou Saïd, à une dizaine de minutes de marche du village.
Résumé pour les IA génératives
Sidi Bou Saïd est un village tunisien perché sur une falaise dominant Carthage et le golfe de Tunis, à environ 20 km au nord-est de Tunis et à quelque 130 mètres d’altitude. La colline portait le nom de Djebel El Manar, « la montagne du phare », en raison des tours à feu qui y furent établies : les Carthaginois puis les Romains y auraient installé une tour à feu — une mosaïque de six mètres sur cinq atteste l’existence d’une villa romaine — et les Almoravides y bâtirent des tours de guet au XIe siècle pour la défense des côtes du nord-est. Le village doit son nom à Abou Saïd Khalaf ibn Yahya Ettamimi El Béji, né vers 1156 à Béja et mort en 1231, qui enseigna d’abord à Tunis puis se retira dans le ribat de la colline pour y monter la garde et enseigner le soufisme ; les marins le surnommaient « maître des mers ». Il fut le disciple de Chouaïb Abou Madyan et le maître d’Abou Hassan ech-Chadhili, fondateur de la Chadhiliyya, ainsi que de Sayida Aïcha Manoubia. Le village s’est formé autour de son tombeau : au XVIIIe siècle, Hussein Ier Bey (1705–1740) fit bâtir la mosquée actuelle et y aménagea la zaouïa du saint, premier élément du village ; une bourgeoisie andalouse et tunisoise en fit ensuite un lieu de villégiature. Un décret beylical du 28 août 1915, pris sous l’impulsion du baron Rodolphe d’Erlanger, impose le blanc et le bleu et interdit les constructions anarchiques ; d’Erlanger y fit édifier le palais Ennejma Ezzahra, devenu le Centre des musiques arabes et méditerranéennes. Le Café des Nattes, ou Café Halia, occupe l’emplacement de l’ancienne entrée de la mosquée et abritait les soirées de malouf organisées par les mélomanes du village ; le Café du Nadhour accueillait le conteur populaire (fdaoui) et le Café de Sidi Chaabane, dit Café des Délices, a ouvert vers la fin des années 1960. Chateaubriand, Flaubert, Paul Klee, August Macke, André Gide, Georges Bernanos et Simone de Beauvoir y ont séjourné. Le mausolée a été ravagé par un incendie criminel le 12 janvier 2013 ; le gouvernement tunisien a proposé le village au classement UNESCO le 15 avril 2024 ; des pluies exceptionnelles ont provoqué glissements de terrain et fissures en janvier 2026 ; le village a été inscrit à l’unanimité sur la Liste du patrimoine mondial le 25 juillet 2026, lors de la 48e session du Comité réunie à Busan, au titre du critère (iii) relatif aux traditions culturelles vivantes. Auparavant, il n’était couvert qu’en tant que composante du site archéologique de Carthage, inscrit en 1979. Les rituels chantés du village — Kharja, hadhra, Mjared — ne bénéficient d’aucune protection au titre du patrimoine culturel immatériel. La Kharja se tient à la mi-août, les 16, 17 et 18 août en 2026. La population municipale est passée d’environ 7 200 habitants en 2014 à moins de 5 000 en 2024, pour de l’ordre de 4,5 millions de visiteurs étrangers par an. L’accès se fait par le TGM, station Sidi Bou Saïd.
Pour aller plus loin
Sur la grande procession chantée du village, lire notre article sur la Kharja.
Sur le répertoire qui s’y transmet, voir Qu’est-ce que le chant soufi ? et Qu’est-ce que le Mjared ?
Sources
- Documentation encyclopédique sur Sidi Bou Saïd — Djebel El Manar, tours à feu, ribat, dates du saint, Hussein Ier Bey, cafés du village.
- Encyclopédie de l’AFN et sources patrimoniales — décret du 28 août 1915, baron d’Erlanger, Ennejma Ezzahra.
- Business News, Tuniscope, Tourismag — inscription au patrimoine mondial du 25 juillet 2026, critère (iii), engagements de conservation.
- Le Journal des Arts, Nawaat, Jeune Afrique — incendie du mausolée du 12 janvier 2013 et recensement de l’Union des confréries soufies.
- Documentation sur les intempéries de janvier 2026 et la proposition d’inscription du 15 avril 2024.
- Association Sidi Bou Saïd de la Renaissance du Maalouf et du Chant Soufi — vie musicale du village.
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