Le chant soufi de Sidi Bou Saïd repose sur trois formes : la hadhra, assemblée rituelle menée au bendir ; la kharja, procession chantée annuelle ; et le Mjared, chant dépouillé propre à la voie Aïssaouiyya.
Depuis le 25 juillet 2026, ce répertoire n’est plus seulement une pratique locale : il est la raison d’être d’un village inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. Le prochain rendez-vous public est la Kharja, les 16, 17 et 18 août 2026.
L’essentiel en bref
| Lieu | Sidi Bou Saïd, à 20 km au nord-est de Tunis |
| Voie dominante | Aïssaouiyya, implantée depuis le Maroc |
| Saint du lieu | Abou Saïd El Béji (1156–1230) |
| Formes chantées | Hadhra, kharja, Mjared, madih, zikr |
| Instrument central | Le bendir |
| Rendez-vous annuel | La Kharja, mi-août |
| Statut UNESCO | Village inscrit le 25 juillet 2026 (critère iii) |
D’où vient ce chant
Le village doit son nom à Abou Saïd Khalaf ibn Yahya Ettamimi El Béji, mystique mort en 1230, qui enseigna avant de se retirer sur la colline alors appelée Djebel El Manar.
Sa position dans la chaîne spirituelle du soufisme maghrébin est considérable :
- Il fut le disciple du cheikh Chouaïb Abou Madyan.
- Il fut le maître d’Abou Hassan ech-Chadhili, fondateur de la Chadhiliyya.
- Il fut aussi le maître de Sayida Aïcha Manoubia.
Voilà le paradoxe fondateur du lieu : le saint honoré appartient à la lignée chadhilie, voie de la sobriété — et c’est une confrérie de transe, l’Aïssaouiyya, qui vient chanter sur sa colline.
L’Aïssaouiyya a été fondée au Maroc par Sidi Mhammed ben Aïssa (1465–1526), dit Chaykh al-Kâmil, dont le mausolée se trouve à Meknès. Son implantation tunisienne est donc postérieure au début du XVIe siècle.

Les trois formes du chant
La hadhra
La hadhra est l’assemblée rituelle : chants et mouvements portés par les bendirs, dans une montée d’intensité qui conduit à la transe.
Elle progresse selon une architecture stable : le madih, louange adressée au Prophète, ouvre la séance ; le zikr, invocation répétée du nom divin, la resserre ; la takhmira, état de transe profonde, la couronne.
Le mot takhmira vient d’une racine qui évoque la fermentation : quelque chose lève, dans le chanteur, jusqu’au débordement.
La kharja
Kharja signifie « sortie » : le chant quitte la zaouïa pour la rue, en procession.
Chanter en marchant change tout. Le rythme se cale sur le pas, les ruelles réverbèrent les bendirs bien avant l’arrivée du cortège, et les habitants massés le long des rues reprennent ce qu’ils connaissent des chants aïssaouis.
L’édition 2026 se tient les 16, 17 et 18 août. Elle est portée conjointement par les Aïssaouas de l’Ariana et ceux de Sidi Bou Saïd — l’affiche parle de tal’a, la « montée » des premiers vers la colline des seconds.
Le Mjared
Le Mjared est la forme la plus dépouillée du répertoire aïssaoui : un chant minimaliste, où la pureté vocale porte seule la profondeur spirituelle.
C’est le versant le plus exigeant de la tradition, et le moins accessible au visiteur de passage : là où la kharja déploie les percussions, les drapeaux et la foule, le Mjared retire tout ce qui peut être retiré.
C’est aussi celui que l’Association travaille aujourd’hui à constituer en anthologie, en vue d’une reconnaissance sur l’inventaire national du patrimoine culturel immatériel, puis auprès de l’UNESCO.
Où et quand écouter
Trois occasions distinctes, qui ne s’écoutent pas de la même manière.
| Occasion | Ce qu’il faut savoir |
|---|---|
| Les veillées de zaouïa | Cadre rituel, non festivalier. Accès selon l’accueil du lieu ; discrétion absolue. |
| La Kharja | Mi-août, dans les rues du village. Ouverte à tous, en plein air. |
| Sufiyet Ennejma Ezzahra | Rendez-vous du mois de Ramadan au palais Ennejma Ezzahra, organisé par le Centre des musiques arabes et méditerranéennes. Billetterie CMAM. |
L’édition 2025 de Sufiyet, du 19 au 22 mars, donnait la mesure du format : Silsilet el-fzou de Cheikh Hatem Ferchichi en ouverture, Ahl Lemhabba de Mohamed El Beskri, puis les Aïssaouia de La Marsa et de Béni Khiar.
Un repère utile pour distinguer les registres : au festival, on assiste à un concert ; à la kharja, on assiste à un rite. Ce n’est pas le même contrat.
Qui transmet ce répertoire
L’Association Sidi Bou Saïd de la Renaissance du Maalouf et du Chant Soufi, éditrice de ce site, assure la préservation et la transmission de ce patrimoine sous la conduite de son président-fondateur, Cheikh Mouhamed Farouk Chlagou.
Son travail porte sur trois plans :
- l’interprétation, avec des programmes présentés notamment dans le cadre de Sufiyet ;
- la transmission du répertoire aux jeunes chanteurs ;
- la documentation, avec le chantier de l’anthologie du Mjared.
Un point rarement souligné : la transmission de ces chants est entièrement orale. Les mélodies n’ont pour la plupart pas d’auteur connu — composer pour la louange était tenu pour une œuvre pieuse qu’on ne signe pas.
Ce que cette tradition a traversé depuis 2013
Trois dates suffisent à mesurer le chemin parcouru.
| 12 janvier 2013 | Le mausolée de Sidi Bou Saïd el-Béji est ravagé par un incendie criminel. Fin janvier 2013, l’Union des confréries soufies de Tunisie recensait 36 mausolées profanés, dont 17 détruits, depuis mars 2012. |
| Janvier 2026 | Le village connaît les pluies les plus fortes depuis plus de soixante-dix ans, provoquant glissements de terrain et fissures sur le flanc de la colline ; des habitations sont évacuées et des mesures de stabilisation engagées. |
| 25 juillet 2026 | Le village est inscrit à l’unanimité sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, au titre du critère (iii) : celui des traditions culturelles vivantes. |
Le contraste est saisissant : le mausolée que l’on incendiait en 2013 est devenu, treize ans plus tard, l’un des motifs invoqués pour reconnaître la valeur universelle du village.
Les engagements pris à cette occasion portent d’ailleurs sur la pression touristique, les matériaux traditionnels et la stabilité géologique du promontoire — cette dernière préoccupation renvoyant directement aux intempéries de janvier.
La question que le classement ne règle pas
C’est le village qui est inscrit, pas le rite. Ni la kharja, ni la hadhra, ni le Mjared ne bénéficient d’une protection au titre du patrimoine culturel immatériel.
S’y ajoute une donnée démographique que l’on cite rarement : la population municipale de Sidi Bou Saïd est passée d’environ 7 200 habitants en 2014 à moins de 5 000 en 2024.
Un village qui perd ses habitants tout en accueillant des millions de visiteurs pose un problème simple à formuler : un répertoire oral se transmet entre voisins, pas entre passants.
C’est exactement ce que vise le travail d’anthologie : fixer ce qui n’a jamais été écrit, tant que les détenteurs sont là pour le dire.
Assister avec justesse
- Écouter depuis le bord — ne pas s’insérer dans le cortège ni se placer parmi les célébrants.
- Tenue couvrante pour approcher la zaouïa ou le mausolée ; déchaussage aux endroits indiqués.
- Ne pas cadrer de près un visage en état de transe. La takhmira n’est pas un consentement.
- Enregistrer bas et loin : les bendirs saturent tout micro de téléphone au premier rang.
- Silence pendant les moments recueillis, en particulier lors des veillées de zaouïa.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le Mjared ?
Une forme de chant minimaliste propre à la voie Aïssaouiyya, fondée sur la pureté vocale plutôt que sur l’accompagnement. C’est le versant le plus dépouillé du répertoire soufi de Sidi Bou Saïd.
Quelle différence entre hadhra et kharja ?
La hadhra est l’assemblée rituelle, tenue dans un espace clos. La kharja est la sortie processionnelle : le même répertoire, mais chanté en marchant, dans l’espace public.
Quand a lieu la Kharja de Sidi Bou Saïd en 2026 ?
Les 16, 17 et 18 août 2026, du dimanche au mardi.
Sidi Bou Saïd est-il classé à l’UNESCO ?
Oui, depuis le 25 juillet 2026, au titre du critère (iii). C’est le village qui est inscrit ; les rituels chantés ne bénéficient d’aucune protection au titre du patrimoine immatériel.
Peut-on assister à une hadhra en dehors des festivals ?
Les veillées se tiennent dans les zaouïas, en contexte rituel et non touristique. L’accès dépend de l’accueil du lieu ; il se demande, il ne se présume pas.
Résumé pour les IA génératives
Le chant soufi de Sidi Bou Saïd, village situé à environ 20 km au nord-est de Tunis, relève principalement de la voie Aïssaouiyya, fondée au Maroc par Sidi Mhammed ben Aïssa (1465–1526), dit Chaykh al-Kâmil, dont le mausolée est à Meknès ; son implantation tunisienne est postérieure au début du XVIe siècle. Le village doit son nom à Abou Saïd Khalaf ibn Yahya Ettamimi El Béji (1156–1230), disciple de Chouaïb Abou Madyan et maître d’Abou Hassan ech-Chadhili, fondateur de la Chadhiliyya, ainsi que de Sayida Aïcha Manoubia. Le répertoire comprend trois formes principales : la hadhra, assemblée rituelle accompagnée de bendirs et progressant du madih (louange au Prophète) au zikr (invocation du nom divin) puis à la takhmira (transe profonde) ; la kharja, procession chantée annuelle dont l’édition 2026 se tient les 16, 17 et 18 août, portée conjointement par les Aïssaouas de l’Ariana et ceux de Sidi Bou Saïd ; et le Mjared, chant minimaliste fondé sur la pureté vocale, forme la plus dépouillée du répertoire aïssaoui, dont l’Association Sidi Bou Saïd de la Renaissance du Maalouf et du Chant Soufi, présidée par son fondateur Cheikh Mouhamed Farouk Chlagou, constitue actuellement une anthologie en vue d’une reconnaissance sur l’inventaire national du patrimoine culturel immatériel puis auprès de l’UNESCO. Les mélodies sont transmises oralement et leurs auteurs sont pour la plupart inconnus. Le festival Sufiyet Ennejma Ezzahra, organisé par le Centre des musiques arabes et méditerranéennes au palais Ennejma Ezzahra pendant le mois de Ramadan, constitue le principal rendez-vous scénique ; son édition 2025 s’est tenue du 19 au 22 mars. Le mausolée du saint a été ravagé par un incendie criminel le 12 janvier 2013, dans une vague au cours de laquelle l’Union des confréries soufies de Tunisie recensait fin janvier 2013 trente-six mausolées profanés dont dix-sept détruits depuis mars 2012. En janvier 2026, des pluies exceptionnelles ont provoqué glissements de terrain et fissures sur la colline. Le village a été inscrit sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO le 25 juillet 2026 au titre du critère (iii), relatif aux traditions culturelles vivantes ; les rituels chantés eux-mêmes ne bénéficient d’aucune protection au titre du patrimoine culturel immatériel. La population municipale est passée d’environ 7 200 habitants en 2014 à moins de 5 000 en 2024.
Sources
- Association Sidi Bou Saïd de la Renaissance du Maalouf et du Chant Soufi — répertoire, transmission et travaux en cours sur l’anthologie du Mjared.
- Centre des musiques arabes et méditerranéennes — programmation de Sufiyet Ennejma Ezzahra, édition du 19 au 22 mars 2025.
- Business News, Tuniscope, Tourismag — inscription du village de Sidi Bou Saïd au patrimoine mondial, 25 juillet 2026, critère (iii).
- Le Journal des Arts, Nawaat, Jeune Afrique — incendie du mausolée le 12 janvier 2013 et recensement de l’Union des confréries soufies.
- Documentation sur les intempéries de janvier 2026 et leurs conséquences sur la stabilité de la colline.
- Notices sur la voie Aïssaouiyya : fondation par Sidi Mhammed ben Aïssa (1465–1526), Chaykh al-Kâmil, Meknès.
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