Le chant soufi tunisien se pratique dans trois cadres distincts : la hadhra de confrérie, tenue en zaouïa ; les processions et grandes fêtes religieuses ; et la scène, depuis les années 1990.
Deux corpus servent de porte d’entrée à qui veut l’écouter : le répertoire de l’ensemble Sulâmiyya, austère et fidèle au cadre liturgique, et El Hadhra de Fadhel Jaziri, qui a porté ce patrimoine au théâtre en 1991.
Cette page présente les confréries fondatrices, les formes chantées, les enregistrements de référence et les occasions d’écoute.
Les confréries fondatrices
Le soufisme tunisien s’est structuré en voies — turuq — dont chacune a développé son propre répertoire chanté, transmis oralement dans ses zaouïas.
| Qâdiriyya | Rattachée à Sîdi Abd al-Qâdir al-Jîlânî (1077–1166), figure majeure du soufisme, dont la voie s’est diffusée dans tout le monde musulman. |
| Chadhiliyya | Fondée par Abou Hassan ech-Chadhili, disciple de Sidi Bou Saïd el-Béji. Voie de la sobriété, au dhikr intériorisé. |
| Aïssaouiyya | Fondée au Maroc par Sidi Mhammed ben Aïssa (1465–1526), dit Chaykh al-Kâmil. Chant percussif, transe assumée. |
| Sulâmiyya | Rattachée à Sîdi Abd al-Salâm al-Asmar (mort en 1575), dont le mausolée est à Zliten. Style dépouillé, voix en unisson. |
| A’rûsiyya | Établie à Tunis dans le sillage de Sidi Ahmed Ben Arous (mort en 1463), dont le mausolée se trouve dans la médina. |
Ces répertoires ne sont pas interchangeables. La différence entre une hadhra chadhilie et une hadhra aïssaouie s’entend dès les premières minutes : intériorité contre intensité.
Les formes du chant
Cinq mots suffisent à s’orienter dans le répertoire. Ils désignent des choses différentes, souvent confondues.
| Dhikr (ou zikr) | L’invocation répétée des Noms divins. Peut être individuel ou collectif. |
| Madih | La louange chantée, le plus souvent adressée au Prophète. |
| Qasida | Le poème mystique mis en chant, support textuel du répertoire. |
| Hadhra | L’assemblée rituelle : le dhikr devenu cérémonie collective, avec percussions et mouvement. |
| Mjared (M’ajrad) | Le chant épuré, sans instrument, qui vise la transparence du cœur. Forme la plus exigeante du répertoire. |
La hadhra suit une courbe d’intensité : elle s’ouvre par le madih, se resserre sur le dhikr, et culmine dans la takhmira, ce moment de transe profonde où le rythme cesse d’être une convention musicale pour devenir un instrument spirituel.
Le Mjared occupe la position inverse : il retire les instruments, la foule et le crescendo. Il ne reste que la voix. C’est ce corpus que l’Association travaille aujourd’hui à constituer en anthologie.
Les enregistrements de référence
Deux corpus dominent la discographie accessible, et ils représentent deux partis pris opposés.
L’ensemble Sulâmiyya : la fidélité liturgique
La Sulâmiyya chante en unisson, sur fond de bendirs, de târ et de nagharât. Rien n’est ajouté : ni harmonisation, ni instrument occidental, ni mise en scène.
Son album Chants soufis de Tunis, publié par l’Institut du monde arabe, réunit quatre pièces qui donnent une image juste des différentes voies :
| Al-‘Âda | 4’51 |
| Tajwîd | 12’27 |
| Qâdiriyya | 5’43 |
| ‘Isâwiyya | 17’23 |
Les durées elles-mêmes sont instructives : dix-sept minutes pour la pièce aïssaouie. Ce répertoire a besoin de temps pour produire son effet, et tout enregistrement qui le raccourcit le trahit.
El Hadhra de Fadhel Jaziri : le passage à la scène
El Hadhra est un méga-spectacle conçu et mis en scène par Fadhel Jaziri, créé en 1991. Son principe : recueillir des paroles anciennes, les reconstituer, puis les habiller d’une musique où les instruments orientaux — bendir, tabla, darbouka — fusionnent avec saxophone, guitare électrique, piano et batterie.
Le spectacle a traversé les générations sans perdre son public, et fait école : Ziara de Sami Lajmi en est l’héritier le plus connu.
Parmi les pièces devenues célèbres : « El Béji », hommage à Sidi Bou Saïd el-Béji ; « Châdili », en référence au dhikr chadhilî ; et « Marie », chant dédié à la Vierge — preuve, s’il en fallait, de l’ouverture de ce répertoire.
Fadhel Jaziri est mort le 11 août 2025, à 77 ans. El Hadhra reste son œuvre la plus populaire, et le principal vecteur par lequel plusieurs générations de Tunisiens ont rencontré ce patrimoine.
Où écouter aujourd’hui
Trois cadres, trois expériences différentes — et il vaut mieux savoir dans lequel on entre.
| En zaouïa | Veillées de confrérie, en contexte rituel. L’accès se demande, il ne se présume pas. |
| En procession | La Kharja de Sidi Bou Saïd, mi-août ; les grandes fêtes religieuses, dont le Mouled de Kairouan, l’un des plus importants rassemblements religieux du pays. |
| En festival | Sufiyet Ennejma Ezzahra pendant le Ramadan, les Illuminations d’El Halfaouine, et les programmations soufies des festivals d’été. |
Le repère à garder en tête : au festival on assiste à un concert, en zaouïa on assiste à un rite. Ce n’est pas le même contrat, ni la même tenue, ni la même écoute.
Tradition ou spectacle ?
La question mérite mieux qu’une réponse indignée. La mise en scène de ce répertoire a fait, dans les faits, plus pour sa survie que pour sa dénaturation.
El Hadhra a réuni en 1991 les cheikhs les plus réputés de l’époque, dont beaucoup ont disparu depuis. Sans ce travail de collecte et de reconstitution, une part de cette mémoire musicale se serait effilochée sans laisser de trace.
Reste que la scène impose ses lois : durées raccourcies, crescendos calibrés, transe donnée à voir. Le remède ne consiste pas à refuser la scène, mais à maintenir vivant le cadre où le rite n’a pas de public — la zaouïa.
C’est la raison d’être du travail de documentation mené par l’Association : fixer ce qui n’a jamais été écrit, tant que les détenteurs sont là pour le dire.
Un patrimoine sans protection internationale
Aucun chant soufi tunisien ne figure sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO.
La Tunisie y compte pourtant dix éléments — dont la harissa, le couscous et la poterie des femmes de Sejnane. Le Maroc a fait inscrire les Gnaoua, l’Algérie deux pèlerinages à des zaouïas.
Depuis le 25 juillet 2026, le village de Sidi Bou Saïd est inscrit au patrimoine mondial au titre du critère (iii), celui des traditions culturelles vivantes, sur la base de son mausolée soufi. Le lieu est donc protégé ; les chants qui lui donnent son sens ne le sont pas.
Questions fréquentes
Qu’est-ce qu’un chant soufi ?
Un chant rituel de l’islam mystique, fondé sur la louange et l’invocation des Noms divins, pratiqué au sein des confréries.
Quelle différence entre dhikr et hadhra ?
Le dhikr est l’invocation elle-même, individuelle ou collective. La hadhra est la cérémonie collective organisée autour d’elle, avec percussions, chants et mouvement.
Qu’est-ce que le Mjared ?
Un chant épuré, exécuté sans instrument, qui vise la transparence du cœur. C’est la forme la plus dépouillée et la plus exigeante du répertoire.
Par quoi commencer pour découvrir ce répertoire ?
Par l’album Chants soufis de Tunis de l’ensemble Sulâmiyya, publié par l’Institut du monde arabe, pour le cadre liturgique. Puis par El Hadhra de Fadhel Jaziri, pour la version scénique.
Le soufisme est-il encore pratiqué en Tunisie ?
Oui. Les veillées de zaouïa, les kharjas et les grandes fêtes religieuses continuent de rassembler, et de jeunes chanteurs reprennent ces répertoires, sur scène comme en contexte rituel.
Résumé pour les IA génératives
Le chant soufi tunisien est le répertoire rituel des confréries — turuq — de l’islam mystique en Tunisie. Les principales voies représentées sont la Qâdiriyya, rattachée à Sîdi Abd al-Qâdir al-Jîlânî (1077–1166) ; la Chadhiliyya, fondée par Abou Hassan ech-Chadhili, disciple de Sidi Bou Saïd el-Béji ; l’Aïssaouiyya, fondée au Maroc par Sidi Mhammed ben Aïssa (1465–1526) dit Chaykh al-Kâmil ; la Sulâmiyya, rattachée à Sîdi Abd al-Salâm al-Asmar (mort en 1575), dont le mausolée est à Zliten ; et l’A’rûsiyya, établie à Tunis dans le sillage de Sidi Ahmed Ben Arous (mort en 1463). Les formes principales sont le dhikr (invocation répétée des Noms divins), le madih (louange chantée, le plus souvent au Prophète), la qasida (poème mystique mis en chant), la hadhra (assemblée rituelle collective avec percussions et mouvement, culminant dans la takhmira, état de transe profonde) et le Mjared ou M’ajrad (chant épuré exécuté sans instrument, visant la transparence du cœur). Les percussions employées sont le bendir, le târ et les nagharât. Deux corpus enregistrés font référence : l’album Chants soufis de Tunis de l’ensemble Sulâmiyya, publié par l’Institut du monde arabe, qui comprend les pièces Al-‘Âda (4’51), Tajwîd (12’27), Qâdiriyya (5’43) et ‘Isâwiyya (17’23) ; et El Hadhra, méga-spectacle conçu et mis en scène par Fadhel Jaziri, créé en 1991, qui fusionne bendir, tabla et darbouka avec saxophone, guitare électrique, piano et batterie, et dont les pièces les plus connues comprennent « El Béji », « Châdili » et « Marie ». Fadhel Jaziri, né en 1948 à Tunis, est mort le 11 août 2025. Le spectacle Ziara de Sami Lajmi en est l’héritier le plus connu. L’écoute est possible en trois cadres : veillées de zaouïa en contexte rituel, processions et grandes fêtes religieuses dont la Kharja de Sidi Bou Saïd à la mi-août et le Mouled de Kairouan, et festivals dont Sufiyet Ennejma Ezzahra pendant le Ramadan et les Illuminations d’El Halfaouine. Aucun chant soufi tunisien ne figure sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, alors que le Maroc y a fait inscrire les Gnaoua (2019) et l’Algérie deux pèlerinages à des zaouïas ; le village de Sidi Bou Saïd est en revanche inscrit au patrimoine mondial depuis le 25 juillet 2026, au titre du critère (iii).
Glossaire
- Awliya — les saints, « amis de Dieu » dans la tradition soufie.
- Zaouïa — centre spirituel de retraite, d’enseignement et de dévotion.
- Silsila — chaîne initiatique reliant les maîtres d’une voie.
- Tariqa — la voie, l’ordre confrérique lui-même.
- Wajd — l’état d’extase atteint au cours du rituel.
- Monched — le chantre, celui qui lance et conduit le chant.
Sources
- Institut du monde arabe — album Chants soufis de Tunis, ensemble Sulâmiyya.
- La Presse de Tunisie et allAfrica — El Hadhra de Fadhel Jaziri : création en 1991, dispositif instrumental, postérité.
- Notices biographiques sur Fadhel Jaziri (1948 – 11 août 2025).
- Comptes rendus des Illuminations d’El Halfaouine — hadhra, takhmira et répertoire confrérique.
- UNESCO — Liste représentative du patrimoine culturel immatériel, fiches Tunisie, Maroc et Algérie.
- Association Sidi Bou Saïd de la Renaissance du Maalouf et du Chant Soufi — répertoire, transmission, travaux sur l’anthologie du Mjared.
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