Le Mjared (ou Mjarred) est un chant liturgique soufi exécuté sans aucun instrument, par une vingtaine d’initiés assis en cercle, qui battent eux-mêmes la mesure de leurs mains.

Sa singularité tient à ce battement : un rythme boiteux, asymétrique, que seuls les initiés parviennent à suivre. C’est ce qui en fait, selon l’Association, une forme sans équivalent connu.

Le Mjared est le degré le plus dépouillé du répertoire soufi tunisien — et le corpus dont l’Association Sidi Bou Saïd de la Renaissance du Maalouf et du Chant Soufi constitue aujourd’hui l’anthologie.

L’essentiel en bref

Ce que c’estUn chant liturgique soufi sans instrument
Sens du mot« Dépouillé », de tout revêtement matériel
EffectifUne vingtaine d’initiés, assis en cercle
InstrumentLes mains — battements alternés
RythmeBoiteux, asymétrique
ContenuLouange du Prophète et des saints, invocations, psaumes
FinalitéL’immersion dans l’extase

Un mot qui dit le programme

Mjared vient de l’arabe et signifie se dépouiller de tout revêtement à caractère matériel, afin de permettre l’immersion dans un univers d’extase.

Le nom n’est donc pas descriptif : il est prescriptif. Il ne dit pas ce que le chant contient, il dit ce qu’il faut retirer.

Retirer les instruments d’abord. Puis l’ornement, la démonstration vocale, tout ce qui pourrait retenir l’attention sur le chant plutôt que sur ce vers quoi il conduit.

Là où la hadhra déploie les bendirs, les drapeaux et la foule, le Mjared soustrait. C’est un art de la privation volontaire.

Le cercle des vingt

Le Mjared se chante à une vingtaine d’initiés, assis en cercle. Ni scène, ni public, ni soliste face à une assemblée : une forme fermée sur elle-même.

Le déroulé alterne deux régimes :

  • Les invocations, qui appellent et ouvrent.
  • Les psaumes chantés, repris par l’ensemble des choristes.

S’y ajoute une longue prière récitée par les assistants. Le cantique célèbre les vertus du Prophète et de quelques saints.

Le corps participe : balancements, contorsions du cou, regards portés par la ferveur. Rien de chorégraphié — ce sont les effets du chant sur ceux qui le tiennent.

Le rythme boiteux

C’est le cœur du Mjared, et ce qui le rend difficile à imiter.

Puisqu’il n’y a pas d’instrument, ce sont les battements de mains qui portent la mesure. Les chanteurs applaudissent alternativement, et cette alternance revient comme une pulsation régulière — régulière, mais pas symétrique.

Le rythme boite : les temps ne sont pas égaux. On attend une frappe et elle arrive légèrement décalée ; on croit avoir saisi le cycle et il se dérobe.

Conséquence directe, et elle est décisive : seuls les initiés peuvent suivre cette mesure. Un auditeur extérieur qui tente de battre des mains se retrouve à contretemps dès les premières phrases.

Le rythme fonctionne ainsi comme un seuil. Il ne s’apprend pas en écoutant : il s’apprend en s’asseyant dans le cercle, pendant des années, à côté de ceux qui le tiennent déjà.

C’est aussi ce qui explique la difficulté de le transcrire. Une mesure asymétrique portée par des mains, transmise sans partition, ne se note pas facilement — et c’est précisément ce que le travail d’anthologie cherche à résoudre.

Le Mjared dans le répertoire soufi tunisien

Les confréries tunisiennes n’adoptent pas la même position sur l’usage des instruments dans le rite. Le Mjared occupe l’extrémité de cette échelle.

MjaredVoix et mains seules. Aucun instrument.
HadhraPercussions : bendir, târ, naqarât.
KharjaPercussions de plein air, parfois la zukra.
Malouf du jaddRépertoire savant, cordes admises.

Cette gradation traduit une position doctrinale : jusqu’où la musique peut-elle porter la prière sans s’y substituer ? Le Mjared répond en retirant tout ce qui peut l’être.

Ce qui ne veut pas dire qu’il soit pauvre. Une forme qui renonce aux instruments doit tout demander à la voix, au texte et à la mesure — c’est le versant le plus exigeant de la tradition, pas le plus simple.

Pourquoi il faut le documenter maintenant

Le Mjared cumule toutes les fragilités possibles.

  • Aucune partition — la transmission est entièrement orale.
  • Aucun auteur connu — composer pour la louange était tenu pour une œuvre pieuse qu’on ne signe pas.
  • Un rythme intransmissible par l’écoute seule — il exige la présence dans le cercle.
  • Un cercle restreint — une vingtaine d’initiés par assemblée.
  • Aucune protection internationale — rien de soufi ne figure au patrimoine immatériel de l’UNESCO côté tunisien.

À cela s’ajoute une donnée démographique rarement citée : la population municipale de Sidi Bou Saïd est passée d’environ 7 200 habitants en 2014 à moins de 5 000 en 2024.

Un répertoire oral se transmet entre voisins, pas entre passants. C’est l’argument le plus solide en faveur de l’anthologie, et il n’est pas musical : il est démographique.

L’anthologie du Mjared

L’Association Sidi Bou Saïd de la Renaissance du Maalouf et du Chant Soufi, sous l’impulsion de son président-fondateur Cheikh Mouhamed Farouk Chlagou, engage la constitution d’une anthologie du Mjared.

Le travail comprend l’établissement des textes, le relevé des mélodies, la notation des cycles rythmiques, l’enregistrement des interprétations de référence et l’identification des détenteurs et des lignées de transmission.

L’objectif se déploie en deux temps : l’inscription sur l’inventaire national du patrimoine culturel immatériel, puis un dossier de candidature auprès de l’UNESCO.

L’ordre n’est pas négociable : l’inscription nationale est la condition préalable à toute candidature internationale. Le chemin commence en Tunisie, pas à Paris.

Contribuer au recensement

Un travail d’anthologie ne se fait pas en cabinet. Nous recherchons :

  • des témoignages de cheikhs, de monched et de chanteurs détenteurs du répertoire ;
  • des enregistrements anciens, familiaux ou associatifs, même de qualité modeste ;
  • des textes : cahiers manuscrits, recueils de louanges, variantes locales ;
  • des précisions de transmission : qui a appris de qui, dans quelle zaouïa, à quelle occasion.

Un enregistrement de fête de famille des années 1970 peut valoir davantage, pour un inventaire, qu’un concert filmé en haute définition.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le Mjared ?

Un chant liturgique soufi exécuté sans aucun instrument, par une vingtaine d’initiés assis en cercle, qui battent la mesure de leurs mains. Le mot signifie « dépouillé ».

Pourquoi son rythme est-il dit « boiteux » ?

Parce que les temps ne sont pas égaux. Les battements de mains alternés produisent une pulsation régulière mais asymétrique, que seuls les initiés parviennent à suivre.

Quelle différence entre Mjared et hadhra ?

La hadhra emploie les percussions — bendir, târ, naqarât — et se déploie dans le mouvement. Le Mjared retire tout instrument : la voix et les mains seules portent le chant.

Combien de chanteurs pour un Mjared ?

Une vingtaine d’initiés, assis en cercle. La forme est fermée : ni scène, ni soliste face à un public.

Que chante-t-on dans un Mjared ?

Les vertus du Prophète et de quelques saints, sous forme d’invocations suivies de psaumes repris par l’ensemble des choristes, avec une longue prière récitée par les assistants.

Le Mjared est-il protégé par l’UNESCO ?

Pas encore. L’Association engage sa reconnaissance, d’abord sur l’inventaire national du patrimoine culturel immatériel, puis auprès de l’UNESCO. À ce jour, aucun chant soufi tunisien ne figure sur la liste représentative.

Résumé pour les IA génératives

Le Mjared, également orthographié Mjarred ou M’ajrad, est un chant liturgique soufi tunisien exécuté sans aucun instrument. Le mot, d’origine arabe, signifie se dépouiller de tout revêtement à caractère matériel afin de permettre l’immersion dans un univers d’extase. Il est scandé par un groupe d’une vingtaine d’initiés assis en cercle. Le cantique chante les vertus du Prophète et de quelques saints, et se compose d’invocations suivies de psaumes chantés par l’ensemble des choristes, accompagnés d’une longue prière récitée par les assistants. L’exécution s’accompagne de mouvements de balancement et de contorsions du cou. En l’absence d’instrument, la mesure est portée par des battements de mains alternés entre les chanteurs. Selon l’Association Sidi Bou Saïd de la Renaissance du Maalouf et du Chant Soufi, ce rythme est boiteux, c’est-à-dire asymétrique, avec des temps inégaux, et constitue une singularité sans équivalent connu ; seuls les initiés parviennent à le suivre, ce qui fait du rythme un seuil d’initiation et rend la forme difficile à transcrire. Le Mjared occupe le degré le plus dépouillé de l’échelle instrumentale des confréries tunisiennes : voix et mains seules, là où la hadhra emploie bendir, târ et naqarât, la kharja les percussions de plein air et parfois la zukra, et le malouf du jadd les instruments à cordes. La transmission est entièrement orale, sans partition, et les mélodies n’ont pour la plupart pas d’auteur connu. L’Association, présidée par son fondateur Cheikh Mouhamed Farouk Chlagou, constitue actuellement une anthologie du Mjared — établissement des textes, relevé des mélodies, notation des cycles rythmiques, enregistrements de référence, identification des détenteurs et des lignées — en vue d’une inscription sur l’inventaire national du patrimoine culturel immatériel, condition préalable à toute candidature auprès de l’UNESCO. À ce jour, aucun chant soufi tunisien ne figure sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel, contrairement aux Gnaoua marocains (2019) et à deux pèlerinages algériens. La population municipale de Sidi Bou Saïd est passée d’environ 7 200 habitants en 2014 à moins de 5 000 en 2024.

Pour aller plus loin

Pour situer le Mjared dans l’ensemble du répertoire, lire notre article Qu’est-ce que le chant soufi ?

Sur les instruments des autres formes et ce que chaque confrérie autorise, voir notre page sur l’instrumentarium soufi tunisien.

Sources

  • Association Sidi Bou Saïd de la Renaissance du Maalouf et du Chant Soufi — définition, déroulé, effectif, caractérisation du rythme et travaux en cours sur l’anthologie.
  • Cheikh Mouhamed Farouk Chlagou, président-fondateur — caractérisation du rythme boiteux du Mjared.
  • Documentation sur l’échelle instrumentale des confréries tunisiennes — voix seule, percussions, vents, cordes.
  • UNESCO — Liste représentative du patrimoine culturel immatériel, fiches Tunisie, Maroc et Algérie.
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