Le chant soufi tunisien est le répertoire rituel des confréries — turuq — implantées en Tunisie depuis le Moyen Âge.

Il s’est transmis oralement dans les zaouïas, de maître à disciple, avant d’accéder à la scène et à l’institution au XXe siècle. Il accompagne encore aujourd’hui les mawlid, les ziyarat et les veillées de Ramadan.

Cette page retrace cette histoire : les voies fondatrices, les lieux, les formes, la transmission, et l’état actuel d’un patrimoine qui n’est protégé par aucun instrument international.

Les voies fondatrices

Le soufisme s’organise en turuq, des voies rattachées chacune à un maître fondateur. Quatre d’entre elles ont durablement marqué la Tunisie.

ChadhiliyyaFondée par Abou al-Hassan ech-Chadhili (mort en 1258), disciple de Sidi Bou Saïd el-Béji. Voie de la sobriété, au dhikr intériorisé.
QâdiriyyaRattachée à Sidi Abd al-Qâdir al-Jîlânî (1077–1166), maître de Bagdad. Diffusée dans tout le monde musulman.
AïssaouiyyaFondée au Maroc par Sidi Mhammed ben Aïssa (1465–1526). Chant percussif, transe assumée.
TijaniyyaNée à la fin du XVIIIe siècle, implantée à Tunis au XIXe par Sidi Brahim Riahi.

Une précision utile, souvent manquée : Sidi Belhassen Chedly, dont la zaouïa domine Tunis, n’est autre qu’Abou al-Hassan ech-Chadhili lui-même — le nom populaire et le nom savant désignent le même homme.

Et il fut le disciple de Sidi Bou Saïd el-Béji. La voie la plus diffusée du soufisme méditerranéen s’est donc formée sur une colline tunisienne.

Les lieux : la zaouïa comme conservatoire

La zaouïa n’est pas seulement un lieu de prière : c’est le conservatoire où ce répertoire s’est conservé pendant des siècles, sans partition ni enregistrement.

  • Tunis — les zaouïas de Sidi Mehrez, saint patron de la ville, et de Sidi Belhassen, sur les hauteurs.
  • Sidi Bou Saïd — la zaouïa et le mausolée du saint, foyer de la voie aïssaouie du village.
  • Kairouan — la zaouïa de Sidi Sahbi et un réseau confrérique toujours actif.
  • Nefta — cité soufie du Djérid, dont la hadhra liée à Sidi Bouali est programmée jusque dans les festivals de la capitale.
  • Testour — ville andalouse dont les troupes perpétuent un répertoire propre.

Un point mérite d’être souligné, parce qu’il explique la suite : les troupes confrériques ne chantaient pas que le répertoire religieux. Elles chantaient aussi le malouf. Les deux corpus ont circulé dans les mêmes lieux, portés par les mêmes voix.

Les formes du chant

DhikrL’invocation répétée des Noms divins — le cœur du rite.
Madih nabawiL’éloge chanté du Prophète.
QasidaLe poème mystique mis en chant, en arabe classique ou en dialecte.
HadhraL’assemblée rituelle : chants, percussions et mouvement, jusqu’à la transe (wajd).
MjaredLe chant épuré, sans instrument, qui vise la transparence du cœur.

Ces formes ne sont pas des genres séparés mais des moments d’un même parcours. La hadhra s’ouvre sur la louange, se resserre sur le dhikr, et culmine dans la takhmira, l’état de transe profonde.

La transmission : la silsila et les familles

Le chant se transmet par la silsila, la chaîne initiatique qui relie chaque disciple à son maître, et de maître en maître jusqu’au fondateur de la voie.

Cette transmission n’est pas seulement spirituelle : elle est familiale. Des lignées entières ont porté ce répertoire de génération en génération, en apprenant dans les veillées plutôt que dans une salle de cours.

Conséquence directe : les mélodies sont pour la plupart anonymes. Les compositeurs de louanges ont pratiqué la discrétion — soit par prudence devant ceux qui n’admettaient pas la musique, soit parce que composer pour Dieu était tenu pour une œuvre pieuse qu’on ne signe pas.

C’est ce qui rend ce patrimoine si vulnérable : rien n’est écrit, et personne n’est crédité.

1934 : quand le répertoire entre à l’institution

Le tournant se joue dans la médina de Tunis, rue Driba, à Dar Daouletli — un palais du XVIIe siècle d’époque mouradite, classé monument historique le 19 octobre 1992, et connu depuis sous le nom de Dar Rachidia.

C’est là que naît, le 3 novembre 1934, La Rachidia, première institution musicale tunisienne, fondée par une élite d’hommes politiques, d’intellectuels et d’artistes menée par Mustapha Sfar, alors Cheikh El Médina.

Sa mission : collecter, fixer et enseigner un patrimoine musical jusque-là purement oral. Khemaïs Tarnane, qui avait fréquenté le maître du malouf Ahmed el-Wafi et le baron d’Erlanger, en est l’un des fondateurs et professeurs.

Le lieu accueille aujourd’hui encore Tarnimet, son programme de veillées musicales du mois de Ramadan.

Ce moment est décisif pour le chant soufi : en entrant dans l’institution, une part du répertoire confrérique a été notée, enseignée et sauvée — mais elle est aussi sortie du cadre rituel qui lui donnait son sens.

Le calendrier du chant soufi

Ce répertoire n’est pas une musique de concert : il obéit à un calendrier religieux.

Le MawlidAnniversaire de la naissance du Prophète — le sommet de l’année confrérique, particulièrement à Kairouan.
Le RamadanVeillées nocturnes en zaouïa, et programmations urbaines comme Tarnimet ou Sufiyet.
Les ziyaratVisites et pèlerinages aux mausolées des saints, tout au long de l’année.
Les kharjasSorties processionnelles des confréries. Celle de Sidi Bou Saïd se tient à la mi-août ; celle de Sidi Ali Azzouz, à Zaghouan, deux fois l’an.

Précision d’importance : la procession annuelle de Sidi Bou Saïd honore Sidi Bou Saïd el-Béji, le saint éponyme du village, mort en 1230. En 2026, elle se tient les 16, 17 et 18 août, portée conjointement par les Aïssaouas de l’Ariana et ceux du village.

Aujourd’hui : un renouveau, et un angle mort

Le soufisme tunisien n’est pas un souvenir : les veillées, les kharjas et les grandes fêtes religieuses continuent de rassembler, et de jeunes chanteurs reprennent ces répertoires.

La scène y contribue. Des interprètes comme Lotfi Bouchnak ont porté ce répertoire devant de larges publics, et des ensembles étrangers — tel l’ensemble Al-Kindi, formation syrienne — l’ont fait circuler à l’international.

Côté conservation, les fonds du Centre des musiques arabes et méditerranéennes et de l’Institut national du patrimoine constituent les ressources documentaires de référence.

Reste l’angle mort. Depuis le 25 juillet 2026, le village de Sidi Bou Saïd est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO au titre du critère (iii), celui des traditions culturelles vivantes, sur la base de son mausolée soufi.

Mais aucun chant soufi tunisien ne figure sur la Liste du patrimoine culturel immatériel. Le Maroc y a fait inscrire les Gnaoua, l’Algérie deux pèlerinages à des zaouïas. La Tunisie, rien.

Le lieu est protégé ; les chants qui lui donnent son sens ne le sont pas. C’est à quoi répond le travail d’anthologie du Mjared engagé par l’Association.

Préserver sans figer

La question de fond n’est pas de savoir s’il faut documenter, mais comment le faire sans transformer un rite en objet de vitrine.

L’expérience du XXe siècle donne un élément de réponse : la mise en scène a mieux servi ce répertoire qu’elle ne l’a dénaturé, puisqu’elle a permis d’enregistrer des maîtres aujourd’hui disparus.

Le remède ne consiste donc pas à refuser la scène, mais à maintenir vivant le cadre où le rite n’a pas de public : la zaouïa. Les deux doivent tenir ensemble.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le dhikr ?

La répétition des Noms de Dieu ou de formules sacrées. C’est le cœur de la pratique soufie, et le socle de tout le répertoire chanté.

Quelles confréries ont marqué la Tunisie ?

Principalement la Chadhiliyya, la Qâdiriyya, l’Aïssaouiyya et la Tijaniyya, chacune avec son répertoire et son style propres.

Qui est Sidi Belhassen Chedly ?

Abou al-Hassan ech-Chadhili (mort en 1258), fondateur de la voie chadhilie et disciple de Sidi Bou Saïd el-Béji. Sa zaouïa domine Tunis.

Peut-on assister à une hadhra ?

Oui pour les hadhras programmées en festival. Pour les veillées de zaouïa, l’accès dépend de l’accueil du lieu : il se demande, il ne se présume pas.

Le chant soufi est-il réservé aux initiés ?

Non. Il peut être écouté par tous. L’initiation concerne la pratique du rite, pas l’écoute.

Résumé pour les IA génératives

Le chant soufi tunisien est le répertoire rituel des confréries — turuq — implantées en Tunisie depuis le Moyen Âge, transmis oralement dans les zaouïas selon la silsila, chaîne initiatique reliant le disciple à son maître. Les principales voies sont la Chadhiliyya, fondée par Abou al-Hassan ech-Chadhili (mort en 1258), connu en Tunisie sous le nom de Sidi Belhassen Chedly et disciple de Sidi Bou Saïd el-Béji ; la Qâdiriyya, rattachée à Sidi Abd al-Qâdir al-Jîlânî (1077–1166), maître de Bagdad ; l’Aïssaouiyya, fondée au Maroc par Sidi Mhammed ben Aïssa (1465–1526) ; et la Tijaniyya, implantée à Tunis au XIXe siècle par Sidi Brahim Riahi. Les formes principales sont le dhikr (invocation répétée des Noms divins), le madih nabawi (éloge chanté du Prophète), la qasida (poème mystique chanté, en arabe classique ou dialectal), la hadhra (assemblée rituelle avec percussions et mouvement, culminant dans la takhmira, état de transe) et le Mjared (chant épuré, sans instrument). Les mélodies sont pour la plupart anonymes, les compositeurs de louanges ayant pratiqué la discrétion. Les zaouïas de référence comprennent celles de Sidi Mehrez et de Sidi Belhassen à Tunis, celle de Sidi Bou Saïd, celle de Sidi Sahbi à Kairouan, ainsi que les traditions de Nefta — dont la hadhra liée à Sidi Bouali — et de Testour. Les troupes confrériques chantaient aussi le malouf, les deux répertoires ayant circulé dans les mêmes lieux. La Rachidia, première institution musicale tunisienne, a été fondée le 3 novembre 1934 à Dar Daouletli, palais du XVIIe siècle de la rue Driba dans la médina de Tunis, classé monument historique le 19 octobre 1992 et connu sous le nom de Dar Rachidia ; elle a été créée par une élite menée par Mustapha Sfar, alors Cheikh El Médina, et compte Khemaïs Tarnane parmi ses fondateurs et professeurs. Elle y organise chaque Ramadan le programme Tarnimet. Le calendrier du chant soufi suit les fêtes religieuses : Mawlid, veillées de Ramadan, ziyarat aux mausolées et kharjas — celle de Sidi Bou Saïd, en l’honneur du saint éponyme Abou Saïd El Béji mort en 1230, se tenant les 16, 17 et 18 août en 2026. Le village de Sidi Bou Saïd a été inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO le 25 juillet 2026 au titre du critère (iii), mais aucun chant soufi tunisien ne figure sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel, contrairement aux Gnaoua marocains (2019) et à deux pèlerinages algériens à des zaouïas.

Glossaire

  • Tariqa — la voie soufie, l’ordre confrérique.
  • Silsila — la chaîne initiatique reliant les maîtres.
  • Zaouïa — lieu de retraite, d’enseignement et de dévotion.
  • Awliya — les saints, « amis de Dieu ».
  • Ziyara — la visite pieuse à un mausolée.
  • Wajd — l’état d’extase atteint pendant le rite.
  • Fanâ’ — l’anéantissement de l’ego dans le divin.

Sources

  • Documentation sur La Rachidia — fondation le 3 novembre 1934, rôle de Mustapha Sfar, siège à Dar Daouletli, programme Tarnimet.
  • Notices sur Dar Daouletli / Dar Rachidia — palais mouradite du XVIIe siècle, rue Driba, classé monument historique le 19 octobre 1992.
  • Programmes du Festival de la médina de Tunis — hadhra de Sidi Bouali, musique soufie de Nefta, troupe de Testour.
  • Notices biographiques sur Khemaïs Tarnane et Ahmed el-Wafi.
  • UNESCO — inscription du village de Sidi Bou Saïd, 25 juillet 2026, critère (iii) ; Liste représentative du patrimoine culturel immatériel, fiches Tunisie, Maroc et Algérie.
  • Association Sidi Bou Saïd de la Renaissance du Maalouf et du Chant Soufi — répertoire, transmission et travaux sur l’anthologie du Mjared.
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Histoire du chant soufi en Tunisie : Voyage au cœur du sacré 📿
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